Cahiers secrets de la Ve République: 1986-1997
par de multiples indiscrétions, avaient tordu le nez devant l’annonce de ces « vols spéciaux ». C’est du moins ce que m’a confié, ce soir, Jean Poperen, ministre chargé des Relations avec le Parlement, qui s’attendait, dès la semaine dernière, aux réactions « contrastées » des députés.
L’entretien accordé par Édith Cresson est d’une inutile brutalité qui lui aliène en quelques phrases le PS et la droite à la fois.
D’abord, la Sécurité sociale : le déficit a augmenté de 10 milliards en 1990. C’est trop. Elle affirme avoir dû prendre les mesures nécessaires – sous-entendu : celles que Rocard n’avait pas osé prendre. Voilà pour solder l’héritage de l’ancien Premier ministre.
À propos, il y a très peu de ministres proches de Rocard dans son gouvernement. Pourquoi ? Carreyrou lui pose la question. Elle s’exclame d’une voix qui monte vers les hauteurs : « Ces histoires de courants ne m’intéressent pas du tout ! » Il est vrai qu’elle a pris garde, depuis qu’elle est au PS, de n’appartenir à aucun de ses clans, hormis à celui de Mitterrand qui est, somme toute, hors compétition.
Son gouvernement est-il un gouvernement de transition, son existence sera-t-elle de courte durée ? Elle commence à s’énerver, s’emporte contre les « bavardages intello-médiatiques », affirme qu’on ne l’a pas choisie pour chauffer la place de Jacques Delors. En profite pour faire une tirade sur les gens qui, comme Chirac, veulent à tout prix être populaires. « Ce n’est pas une façon de gouverner », dit-elle du haut de ses deux mois d’exercice du pouvoir.
Jusque-là, l’interview est classique, tout au plus un peu rêche. C’est sur l’immigration clandestine, en revanche, qu’elle commet sa première grosse erreur politique : celle de déplaire sciemment, volontairement, presque avec hauteur, à son propre électorat. En guise de commentaire à quelques images d’une expulsion mouvementée, elle entame une grande péroraison sur les charters. Quoi ? Les charters de Charles Pasqua ? Elle s’explique sans prendre de gants : oui, il faut raccompagner chez eux les immigrés clandestins. Oui, s’il faut en raccompagner dix, vingt, elle le fera. Non, on ne peut pas à proprement parler user du mot charters , car – je cite la dépêche de l’AFP que j’ai sous les yeux – « ce ne sont pas des charters, car les charters sont des vols à tarif réduit pour des gens qui partent en vacances ». Il s’agira plutôt, explique-t-elle, d’avions spéciaux, spécialement affrétés à cet usage, donc gratuits, pour ramener chez eux les étrangers en situation irrégulière. Sa déclaration d’intention est claire, si les moyens proposés ne le sont pas. C’est une façon de mécontenter tout le monde : les électeurs de la gauche socialiste, parce qu’ils ne sont pas d’accord avec ces propos musclés ; les électeurs de droite, parce qu’ils se disent qu’en plus, pour les reconduire, les contribuables français paieront la facture !
Ma surprise est d’autant plus grande en l’entendant qu’elle avait, il y a quelques jours, violemment reproché à Jacques Chirac d’utiliser le langage de Jean-Marie Le Pen. La voilà qui, à son tour, passe du tout-préventif au tout-répressif, sans aucun égard pour son électorat socialiste.
Encore une fois, c’est la manière qui choque plus que ce qu’elle dit. Son côté bourgeois et son ton, lorsqu’elle parle de ces sujets délicats. À l’opposé, sa façon de dérailler parfois jusqu’à la vulgarité. Michel Rocard avait dit avant elle que la France ne « pouvait pas accueillir toute la misère du monde ». C’était autre chose que cette déclaration brutale sur un problème compliqué, douloureux, au cœur de la vie politique. En choquant ses partisans qui avaient hurlé lorsque Pasqua avait réexpédié chez eux une centaine de Maliens en situation irrégulière, je pense qu’Édith Cresson n’a pas gagné une voix à droite. Et qu’elle en a, en revanche, perdu pas mal sur sa gauche.
Il me semble qu’elle a commis là une erreur politique majeure. J’en viens à penser, selon l’expression de Françoise Giroud, qu’« elle n’a pas la manière ».
9 juillet
On pouvait s’y attendre : le bruit que fait dans le Landernau politique l’interview d’Édith Cresson est considérable. Au point que certains, ici et dans les autres rédactions, se
Weitere Kostenlose Bücher