Cahiers secrets de la Ve République: 1986-1997
désormais à poser des questions à Mitterrand. Pour deux raisons, il me semble : la première est que pour exister à la télé, il faut être connu du public. Quoi de plus spectaculaire qu’une conférence de presse du Président, suivie en direct par des millions de personnes, pour assurer sa propre existence ? Et puis, deuxième raison : dans la foule des journalistes présents, Mitterrand ne remarque, ne regarde, ne parle que pour les journalistes de télévision.
Télévision et pouvoir : qui est le miroir de l’autre ?
Une anecdote comique sur Bérégovoy qui m’intercepte avant la conférence de presse : « D’où est-ce parti, l’affaire Delors ? » me demande-t-il, faisant allusion aux articles de presse qui, depuis plusieurs jours, parlent d’un éventuel remplacement d’Édith Cresson par Jacques Delors, rumeur à laquelle Mitterrand – voir plus haut – va tordre le coup pendant sa conférence. Je lui dis que je n’en sais rien. Arrive Alain Duhamel : « Et vous, lui demande Bérégovoy au comble de l’inquiétude, vous avez des sources particulières sur Delors à Matignon ? – Non, pas la moindre », lui répond Duhamel.
Il est évident que Bérégovoy ne pense qu’à Matignon : il y pensait avant qu’Édith Cresson soit nommée, il y pense après. D’où sa crainte de voir surgir un outsider.
13 septembre
Qui a convaincu Mitterrand d’abandonner son dogme quasi fondateur, celui du « ni-ni » ? Et d’autoriser les capitaux privés à entrer dans les entreprises publiques, c’est-à-dire permettre leur privatisation partielle ? Pierre Bérégovoy, dont c’était un cheval de bataille ? Édith Cresson, plus ouverte que le président de la République au monde des affaires ? Dominique Strauss-Kahn, devenu ministre de l’Industrie ?
Peut-être tout simplement Mitterrand a-t-il remisé son « ni-ni » sous l’empire de la nécessité. Car, dans cette période de vaches maigres, Édith Cresson a pu lui démontrer sans trop de difficulté que l’ouverture – mesurée – à ces capitaux privés allait permettre de financer des dizaines de milliers de nouveaux emplois en faisant rentrer de l’argent non prévu dans les caisses de l’État. Pauvre Rocard qui a passé sa vie à Matignon sous le règne du « ni-ni » et qui n’était pas parvenu à faire changer là-dessus Mitterrand d’un pouce !
14 septembre
C’est devenu une coutume : j’ai interviewé en direct Georges Marchais à la fête de L’Humanité . Cette année, l’entretien prévu de longue date tombait bien : après le coup d’État et l’effondrement de ce qui restait d’Union soviétique.
Il en faut plus que cela, apparemment, pour l’émouvoir. Oui, ce qu’il appelle pudiquement les « derniers événements en URSS et dans les pays socialistes » peuvent poser problème, cela n’empêchera pas les communistes de faire la fête. Comment cela ? Parce « qu’ils sont communistes et entendent le rester ». Parce que « le capitalisme n’a pas d’avenir » ; parce que « ce que veulent les Français, c’est une société socialiste à la française ». Parce que « le PC s’est affaibli, mais il va remonter ».
Il ne manque pas de punch, même si on entend dire de temps à autre qu’il va être remplacé à la direction du Parti, et même si la contestation interne au PC, qui s’exprime parmi les membres du comité central, le vise en premier lieu. Personne d’autre n’aura jamais cette gouaille et ce culot, ce bonheur d’expression et cette foi du charbonnier. Cette résistance, aussi.
Lorsqu’il a terminé, nous passons comme d’habitude, pour déjeuner sous une tente, à deux pas de la foule, avec Roland Leroy et une partie de l’équipe dirigeante du PC. Je trouve Marchais beaucoup plus soucieux, en privé, et pour lui et pour le Parti. Lui aussi navigue à vue...
2 octobre
Pour la première fois, je ne me rends pas à l’Assemblée nationale pour la cérémonie de la rentrée parlementaire. Si Édith Cresson a l’air plus sereine qu’en juin dernier, son problème, il me semble, se situe à l’intérieur de sa majorité. Les ministres socialistes ont été les premiers à protester, cet été, lors des différents arbitrages qui ont été rendus sur leur budget par Matignon et par Bercy. En tête des récalcitrants, Pierre Joxe, qui n’a pas caché son exaspération envers Édith Cresson, en juillet dernier, quand il a
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