Cahiers secrets de la Ve République: 1986-1997
été question de rogner sur les crédits militaires. Il en a tant fait, m’a raconté Guy Perrimond, en mobilisant avec un foin du tonnerre tant de parlementaires et de dirigeants socialistes, qu’il a fini par avoir gain de cause et par gagner sur Bercy.
Le bonheur des uns faisant le malheur des autres, c’est Pierre Bérégovoy, dont l’arbitrage sur le budget de la Défense avait été mis à mal, qui s’est senti désavoué et a menacé une nouvelle fois de démissionner.
La liste des ministres critiques à l’égard d’Édith Cresson ne cesse d’augmenter : Philippe Marchand, ministre de l’Intérieur, est de ceux-là, et puis Roland Dumas, qui compte davantage dans l’entourage de Mitterrand.
Dans cet univers politique qui lui fait reproche de ne pas être du même monde, Édith Cresson ne peut compter vraiment que sur Martine Aubry qui a son franc-parler, connaît ses dossiers et sait mettre en garde le Premier ministre contre les entourloupes de Bercy. Mais si déterminée que soit la ministre du Travail, elle ne suffit pas à changer l’atmosphère de suspicion qui entoure Édith Cresson.
Si les sondages étaient bons, au moins ! Ce n’est pas le cas.
20 octobre
J’avais été tentée, il y a quelques jours, d’écrire ici que le Premier ministre se « normalisait » ; qu’elle s’était assagie et était rentrée dans le rang, depuis l’été.
Et puis, ces derniers jours, quelle cacophonie dans le gouvernement ! Une manifestation d’infirmières mal réprimée, des mouvements d’agriculteurs comme toujours plus violents que les autres, ont fait apparaître plus que des divergences : des cassures au sein de l’équipe gouvernementale.
Je dois dire que je n’avais encore jamais assisté à cela : c’était il y a trois jours, au cours d’une manifestation assez importante des infirmières autour du ministère de la Santé, rue de Ségur. Quelques meneuses (et meneurs) de la coordination ont annoncé leur intention de faire mouvement vers l’Élysée. De peur de voir le palais présidentiel envahi, le préfet de police a envoyé contre elles (et eux) canons à eau et grenades lacrymogènes. Les images télévisées ont consterné la France. C’est alors que le ministre de la Santé, Bruno Durieux, a exigé de son confrère de l’Intérieur qu’il diligente une enquête sur l’origine de l’incident. Refus tout net de Philippe Marchand, qui, en termes vifs, lui a conseillé de balayer devant sa porte, et d’abord de négocier avec les infirmières. Ces altercations publiques entre deux ministres soulignent, au-delà des revendications de telle ou telle catégorie de Français, le manque d’autorité d’Édith Cresson sur ses ministres. On n’imagine pas Rocard, ni Mauroy, ni Fabius devant une telle indiscipline.
Comme si cela ne suffisait pas, des agriculteurs en colère ont investi vendredi le cloître où se déroulait, sous la présidence de ce pauvre Jean-Michel Baylet 34 , un dîner très chic sur l’excellence des arts de la table. Là encore, les images sont assassines : je viens juste de revoir, au JT, les plans montrant Jean-Michel Baylet, ministre de la République, au milieu de cohortes d’agriculteurs furieux, quitter précipitamment les lieux, protégé par ses officiers de police, tandis que volaient les plats, l’argenterie fine et la plus belle vaisselle, dit-on, d’Europe.
Ce dîner, a expliqué un agriculteur qui n’a d’ailleurs été ni inquiété ni retenu par la police, restée placide dans la tempête, « était de la provocation, compte tenu de ce que le monde agricole souffre » !
22 octobre
Une fois n’est pas coutume : comme le général de Gaulle au moment du putsch, comme s’il trouvait que l’heure était grave, François Mitterrand a choisi la radio pour s’exprimer. Il a répondu ce matin aux questions d’Ivan Levaï. Autant le gouvernement semble impuissant face à la violence des agriculteurs, autant Mitterrand plaide l’autorité nécessaire de l’État face aux bandes qui ne cessent de détruire et de casser. Du manque d’autorité de l’État, il n’a pas l’air de rendre Édith Cresson responsable, puisqu’il conclut en parlant d’elle : « Gouverner, ce n’est pas plaire. J’aime mieux quelqu’un qui assume l’impopularité. »
C’est la première fois, vraiment, depuis 1988, que Mitterrand descend dans l’arène comme s’il était lui-même Premier ministre. C’est vraiment
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