Cahiers secrets de la Ve République: 1986-1997
nouvelle voie, divisés plus que jamais au moment où le bateau coule, ils attendent, en courbant la tête, que le couperet tombe. Ils n’aspirent, disent-ils, qu’à une cure d’opposition dont ils assurent qu’elle leur fera le plus grand bien.
Beaucoup espèrent que Michel Rocard sera leur sauveur, comme Mitterrand l’avait été en 1971. Est-il sûr que Rocard résiste au rejet du PS ? Il a même peur, aujourd’hui, de ne pas être réélu, en 1993, à Conflans-Sainte-Honorine ! Si l’élection présidentielle a lieu immédiatement après les élections législatives, Rocard sera balayé. Et la cure d’opposition, style week-end à la thalasso, chez Bobet, en Bretagne, se transformera en années de bagne !
Deux mots sur les clans au sein du PS. Il suffit que Laurent Fabius se rapproche de Rocard pour que Jospin, pourtant le plus circonspect de tous les « éléphants » du PS à l’égard de l’Europe, se rapproche... de Delors. D’un Delors très remonté contre le vide « sidéral » à la tête de l’État.
Il a dénoncé aujourd’hui, à Lorient où il avait réuni ses fidèles, la situation en ces termes : « Une France ombrageuse, désenchantée, une vie démocratique pleine de rides, un État empêtré et contesté, une cohésion sociale en miettes. » Diable ! Et il n’est pas candidat à la présidentielle ? Qu’est-ce que ce serait s’il l’était !
Pierre Bérégovoy à « 7 sur 7 ». Je le regarde à mon bureau tandis que j’écris ces lignes. Son contentement éclate : il n’est pas satisfait de la situation, il l’est simplement d’être là, à la place où il est. Lui aussi joue, comme Delors il y a quelques heures, à donner des coups de pied dans la fourmilière politique. Est-il, Premier ministre, le plus habilité à le faire ? Pas sûr...
D’un revers de main, il écarte les sondages. Pourtant, la réalité est là : à l’heure actuelle, ni Joxe ni Quilès ne trouvent de circonscriptions sûres. La plupart des ministres pensent avoir perdu leur siège : parmi eux, Guigou et Bianco. Jean Poperen a déjà renoncé dans le Rhône où il pensait se représenter. Au milieu de tout cela, Fabius parle d’exclure Chevènement et de désigner un candidat à Belfort contre lui.
Béré est interrogé sur le remaniement d’avant-hier : car revoici Jean-Pierre Soisson, au ministère de l’Agriculture cette fois. Ce qui authentifie les propos qu’il me tenait il y a quelques semaines sur ses relations, au beau fixe, avec le président de la République. Cela prouve aussi que c’est Édith Cresson et pas Mitterrand qui, pour des raisons morales plus que politiques, avait obtenu son précédent départ du gouvernement, après la lamentable histoire du conseil régional de Bourgogne.
Soisson aurait-il eu raison en acceptant les voix du Front national ? demande Anne Sinclair. Bérégovoy le conteste : les vice-présidents de l’assemblée régionale, dit-il, ont été élus contre le FN, ce qui prouve bien que Soisson n’a pas été élu à la présidence grâce à lui. Démonstration laborieuse...
« Et puis, conclut Bérégovoy avec un geste fataliste, il fallait bien un centriste au gouvernement ! »
Soisson est-il encore centriste ? Cela reste à vérifier.
7 octobre
Périgot, le patron des patrons, se lamente. Mitterrand a commis, selon lui, une grande erreur en se lançant dans la bataille du référendum. C’est lui qui, en dramatisant les échéances, a créé un malaise européen, et donc déstabilisé le système monétaire européen. Ah, si seulement il était passé par la voie parlementaire, si seulement il n’avait pas procédé à une consultation populaire...
Je m’insurge : valait-il mieux ne pas consulter les Français, les mettre une fois de plus devant le fait accompli – l’Europe accomplie, plutôt –, aggraver, ce faisant, le fossé entre la classe politique et les citoyens ? Comment plaider que c’est la forme choisie, le référendum, qui a créé le malaise, alors que c’est sur le fond, c’est-à-dire sur l’Europe de Maastricht, que les Français se sont divisés ?
Plus tard dans la conversation, il reconnaît que, sur le fond, précisément, l’erreur que tous les partisans du « oui » ont commise est de ne pas reconnaître que l’Europe de Maastricht reposait sur un abandon de souveraineté des douze pays qui la composent. Auraient-ils obtenu 51 % des voix s’ils avaient revendiqué
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