Chronique de mon erreur judiciaire
Je sais que les jurés vont aller dans ce sens, qu’ils vont croire ce que l’on dit sur moi alors que c’est faux. Mais le pire n’est jamais sûr, il y a désormais plus grave encore : non seulement je n’ai pas vu mes enfants grandir, mais désormais je ne les reverrai plus. Avec une telle tache sur moi, mes enfants croiront à la réalité dite au procès et bien des personnes prendront plaisir à les conforter en ce sens. Triste monde. Triste monde où ce que l’on sait de soi ne franchit pas les a priori et idées reçues des autres.
En sortant de la salle d’audience, beaucoup tentent de me réconforter, mais aujourd’hui je n’en veux plus de ce soutien. Mes enfants, eux, n’ont-ils pas oublié jusqu’à mon prénom ?
Chapitre 49
Le procès, Acte V, scène 5
ou
Place de la défense
Triste tableau. Comme une peinture des mœurs humaines, les mis en cause ne brillent pas de la même retenue. Tandis que les « acquittés » de la veille affichent des mines réjouies, les autres broient du noir. L’abbé Dominique reste confiant, mais Sandrine Lavier pleure et son mari se montre plus que maussade. Moi ? Je reste désabusé, à la fois abasourdi, meurtri et éreinté par le réquisitoire de Gerald Lesigne. Hanté par le sentiment d’être considéré par chacun comme un pédophile, un violeur et un abuseur d’enfants.
Pourquoi poursuivre son chemin avec une telle salissure à l’âme comme à l’honneur ? Si je ne sais plus où j’en suis, je sais où je vais aller : jusqu’au bout, jusqu’à la mort. Mais pas tout de suite. Après un dernier week-end avec Thomas, après une dernière accolade à mon père, je mettrai tranquillement et sereinement fin à mes jours. Pour clamer mon innocence mais aussi pour avoir enfin la paix.
*
Le défenseur de Sandrine Lavier est le premier à venir chercher l’acquittement de sa cliente, dénonçant la faillite du système judiciaire et l’incompétence du magistrat instructeur. Il en profite pour fustiger le procureur de la République de Boulogne-sur-Mer, qui n’est autre que l’avocat général, lui reprocher son aveuglement ainsi que d’avoir été juge et partie. Puis il souligne que les règles de procédure et de preuve ont été bafouées, notamment la présomption d’innocence, dénonce les experts charlatans apparentés à des cartomanciens, bref répertorie avec minutie les incohérences du procès. Dans l’après-midi, l’avocate de Thierry Dausque, toute jeune, estime que l’avocat général a requis l’acquittement pour les « notables » et n’hésite pas à réactiver la lutte des classes en prétendant que les « Marécaux » ne sont pas issus du monde de son client, ouvrier. Ce qui me met hors de moi, ces nuances sociales étant sans fondement dans un tel dossier. D’autant que j’ai obtenu ma charge à la faveur d’études acharnées payées grâce à des emplois d’été dans des centres aérés et des bourses universitaires. Elle effectue ensuite un parallèle avec le procès Dutroux, confirmant qu’Outreau n’a aucun rapport avec un réseau mais relève d’un problème d’inceste mal géré. Et d’aller plus loin en déclarant à la presse qu’« il y a d’autres enjeux derrière les acquittements requis au compte-gouttes par l’avocat général : la volonté de justifier des années de détention provisoire, ainsi que toute la question de l’indemnisation, car il va bien falloir réparer les dommages engendrés par cette affaire ».
Tandis que l’avocat de Karine Duchochois développe l’idée d’une responsabilité collective, parle de porosité, d’incohérence des preuves, d’indemnisations, d’empreintes génétiques des violeurs potentiels, le conseil de Christian Godard, que je connais par ailleurs, évoque le fameux trombinoscope et me lance : « Je parle de toi, Alain, mais je sais que tu n’as rien à voir dans ce dossier comme je l’ai dit dès le départ ! » Avec un langage simple, adapté, évoquant la parole des enfants de façon intelligente, posée et réfléchie, prenant soin d’élargir le débat, il souligne la nécessité d’en venir à des auditions séparées, arguant qu’il doit y avoir un avant et un après Outreau. Fort de la présomption d’innocence, concept intact depuis Voltaire, il réclame pour son client un acquittement au bénéfice non pas du doute mais de la vérité.
*
Vendredi. Fin juin. Je dois quitter le palais à 18 heures :
Weitere Kostenlose Bücher