Chronique de mon erreur judiciaire
et les relations entre le barreau et la magistrature, reconsidérer cette chambre de l’instruction qu’on appelle chambre des évêques, pur office de confirmation, et redonner aux experts une place adéquate avec « leurs collections d’insectes ».
En somme, je m’attendais à du grand spectacle et me voilà servi.
Chapitre 50
Le procès, Acte V, scène 6
ou
Attendre avant de dire adieu
Condamnation à tort, condamnation à mort. Ayant depuis longtemps prévenu mon avocat que je ne pourrais survivre à un verdict de culpabilité concluant cette mauvaise pièce de théâtre, le grand air du suicide revient se faire entendre à mes oreilles. Tout est prêt du reste. Par précaution, j’ai dilué cent vingt Tranxène® dans une bouteille d’eau, récupéré un tube de médicaments et une centaine de comprimés de Stilnox® et d’Anafranil®. Cette fois, pas question que j’en réchappe.
*
Dany me conduit à Saint-Omer et je n’ai jamais été aussi anxieux. Ni aussi en colère en songeant que des jurés inconnus doivent vous accorder l’absolution à vous, qui êtes innocent. Dans la rue du palais de justice, journalistes, photographes et cameramen s’agglutinent autour de moi pour quémander une phrase, une déclaration, mais je me contente d’un signe de la main. Sur mon banc, étouffé par l’angoisse, terrassé par l’appréhension, je me recroqueville sur moi-même. Une carcasse rabougrie d’huissier cloué au pilori qui ne croit plus ni en sa chance, ni en l’avenir, ni en la vie.
*
La Cour fait son entrée dans un cérémonial imposant. Pour la première fois, le président Monier attend que tous les jurés soient arrivés pour nous permettre de nous asseoir. Lorsque les défenseurs ont terminé, nous prenons chacun la parole. Si je m’étais rappelé ce détail de procédure, j’aurais pu préparer et peut-être réussir une déclaration fracassante, un peu comme ces diatribes enflammées des films qui émeuvent les foules et renversent la tendance, m’accuser d’avoir seulement été coupable d’avoir consacré ma vie à ma charge d’huissier de justice, coupable de ne pas avoir vu grandir mes enfants et de ne pas leur avoir consacré suffisamment de temps, coupable de ne pas avoir aimé assez ma femme ni répondu assez rapidement à ses appels aux secours, mais innocent de tous les crimes que l’on me reproche. Mais, au lieu de cela, je bafouille un médiocre : « Rendez-moi ce que vous pouvez encore me rendre ; mon couple a explosé, rendez-moi mon honneur et mes enfants. »
Après toutes les auditions, le président déclare le débat terminé, pose différentes questions au jury, conformément à l’arrêt de renvoi, puis donne lecture aux jurés de l’article 353 du code de procédure pénale, dont je retiendrai surtout le : « Avez-vous une intime conviction ? » Il est 10 h 30 en ce jeudi 1 er juillet 2004 et ces hommes et femmes qui tiennent mon sort entre leurs mains quittent la salle d’audience pour délibérer. Ils n’en ressortiront qu’après avoir rendu leur verdict. Et libéré ou broyé ma vie.
*
Le suspens commence.
Nous restons dans la salle des pas perdus, allant et venant, pendus à nos téléphones portables. Quatre parmi les « accusés » se risquent à une partie de cartes, vite interdite par le procureur de la république de Saint-Omer jugeant ce jeu « indigne » dans l’enceinte du tribunal. Franchement, je me demande où réside le vrai manque de dignité dans cette affaire : permettre à des gens de se distraire aux cartes afin de tuer l’ennui et l’anxiété ou les envoyer en prison parce qu’ils sont innocents ?
De mon côté, j’arpente la salle d’audience, m’installant dans le fauteuil du président pour simuler un jeu de scène avec Christian Godard et Frank Lavier. Ensuite, je regarde ce que l’on voit depuis le poste des jurés puis m’arrête au bureau de l’avocat général. Là trône, en effet, au beau milieu du pupitre, bien visible, un courrier venant du procureur général en date du 4 juin 2004. Pourquoi cette missive se trouve-t-elle ainsi à la vue de tous, je l’ignore. Et me demande même s’il s’agit du seul fruit du hasard. De quoi s’agit-il dans ce document ? D’une comptabilité procédurale à la fois effrayante et montrant bien certains enjeux de ce dossier : notamment l’implication collective de multiples protagonistes dans le fiasco : Dans le cadre des débats en
Weitere Kostenlose Bücher