Histoire du Japon
courant irrésistible. L’enseignement de la Terre pure avait évidemment un attrait tout particulier pour les pauvres et les malheureux, mais il convenait non moins évidemment au tempérament indigène, car il fut adopté avec empressement par nombre de riches et de puissants. Parmi eux, Michinaga, qui s’en remit à Amida sur son lit de mort, et, plus tard, le brillant et infortuné Yorinaga, qui, dans le journal que nous avons déjà cité, écrivait : « A partir de ce soir, je commence un million d’invocations d’Amida. »
En ce milieu du xne siècle, il y avait longtemps déjà que l’enseignement du nembutsu avait fait de rapides progrès au sein des écoles qui se développaient dans les établissements Tendai et Shingon. D’abord, elles ne suscitèrent pas d’antagonisme chez leurs sectes parentes, mais plus tard (ainsi qu’on le verra) elles s’en séparèrent, croissant et prospérant jusqu’à constituer des organisations extrêmement puissantes par le nombre de leurs adhérents, qui, aujourd’hui encore, sont plus nombreux que les membres de toute autre secte du Japon.
Ainsi, il est évident que, dans la doctrine de la Terre pure, quelque chose répondait aux besoins émotionnels du peuple non seulement à l’époque troublée où elle commença à se développer, mais aussi dans les périodes de calme relatif qui suivirent, alors qu’avaient eu lieu les grands changements politiques et sociaux. L’explication d’un pareil phénomène est des plus délicates ; néanmoins, il paraît clair qu’il tient à l’absence d’intérêt des Japonais pour les débats métaphysiques et les finesses théologiques, et à leur préférence pour une approche émotionnelle plutôt que systématique des questions religieuses. Il est vrai que, dans les grands séminaires, certains moines s’occupaient d’étudier et de commenter les textes sacrés et la littérature exégétique dont le bouddhisme est si prodigue. Mais c’étaient là des exceptions, des érudits et des penseurs par vocation, dont les études échappaient au profane. D’ailleurs, toute leur science ne contribua guère à éclairer le peuple sur les subtilités de la doctrine bouddhique.
Les grands hommes d’Église japonais furent ceux qui prirent un trait essentiel du bouddhisme tel qu’il s’était propagé de l’Inde ou de la Chine, et le façonnèrent de telle sorte qu’il plût à l’esprit populaire. Ainsi, deux des plus grandes figures de l’histoire religieuse du Japon, Saichô et Kùkai, n’apportèrent aucune contribution originale à la doctrine, mais, grâce à leur génie et à leurs talents politiques plus qu’à leur puissance intellectuelle, réussirent à adapter des systèmes empruntés aux conditions de leur pays et de leur temps. Cette fonction fut évidemment d’une extrême importance puisqu’elle ouvrit la voie à la propagation du bouddhisme au Japon. Mais la nature du bouddhisme japonais tel qu’il évolua ensuite fut l’œuvre de prédicateurs dont l’enseignement n’avait de remarquable que ses divergences par rapport à la tradition. S’il convient de le relever, ce n’est pas pour diminuer leur mérite, mais pour souligner que leur originalité résidait dans le caractère indigène qu’ils surent donner à leur version des vérités bouddhiques. L’évolution de la doctrine de la Terre pure est un très bon exemple de cette tendance, puisque, à partir des débuts que l’on vient d’évoquer, elle aboutit grâce au génie de deux grands hommes d’Église, Hônen et Shinran, à une religion populaire qui, dans sa forme ultime, était à peine reconnaissable comme appartenant au bouddhisme tant elle avait pris de distance par rapport aux dogmes primitifs. Et le fait est que tous les deux (de même que Nichiren, qui appartient à une époque plus tardive) durent leur succès à leur compréhension de la psychologie populaire plus qu’à leur profondeur et à leur force de caractère.
Quoiqu’il soit audacieux d’émettre des jugements catégoriques sur la psychologie d’un peuple, on peut dire sans risque que l’esprit japonais s’oppose (ou s’opposait à la période dont nous parlons) aux exercices analytiques ou spéculatifs. Il préfère se fier au témoignage des sens. S’il fallait se risquer à juger, on pourrait se sentir autorisé à conclure, d’après la poésie et la littérature romanesque de l’époque, qu’il était globalement sentimental, voire
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