Histoire du Japon
paysans, pratiquement sans défense, purent conserver ce droit s’explique par le fait que, avec l’accroissement du domaine cultivable, les grands propriétaires se trouvèrent dans l’impossibilité de se procurer une main-d’œuvre servile pour exploiter leurs nouvelles fermes, et en furent donc réduits à compter sur les services d’hommes libres, dont beaucoup étaient déjà en possession de lopins personnels. En outre – et ce fait contribua largement à façonner le caractère et le statut du paysannat japonais des générations ultérieures –, l’entreprise individuelle était la mieux adaptée à la culture intensive du riz dans de petits champs irrigués, de sorte que l’attachement à sa propre parcelle et le sens de la continuité en fait d’occupation du sol étaient très développés chez le cultivateur. Ce sentiment, qui joua un rôle essentiel dans le développement de l’agriculture et l’évolution du système foncier traditionnel, doit être sans cesse présent à l’esprit lorsqu’on étudie l’économie agricole du pays et la nature de ses institutions.
Il existait en outre un autre type de tenure, qui résultait principalement de l’occupation de terres défrichées échappant au contrôle des grands propriétaires fonciers comme des officiers de la Couronne. Cette forme de jouissance se développa graduellement, et, vers l’an mille, elle était devenue si voisine de la propriété que les terres ainsi occupées étaient communément appelées « champs titulaires » (« myôden »), parce que le nom du premier occupant, le « myôshu » ou « nanushi », ce qui signifie « maître titulaire », servait de titre de propriété 26 . De tels domaines étaient généralement de taille assez modeste, étant cultivés par les membres de la famille propriétaire, avec peu ou pas de main-d’œuvre extérieure. Ils pouvaient compter de moins d’un demi à une douzaine d’hectares, mais leur dimension moyenne devait être d’environ cinq hectares, surface idoine en matière de riziculture intensive.
Il peut sembler que ces détails techniques n’ont pas grand-chose à voir avec la formation d’une classe de guerriers privés ; mais ce fut le besoin de protection ressenti par les paysans qui les amena à chercher des moyens de défense dans les conditions incertaines des régions frontières. C’était généralement des hommes hardis qui avaient l’habitude des armes, mais leur effort individuel ne suffisait pas, et ils ne tardèrent pas à s’allier entre eux, ou, au besoin, à demander l’appui d’un propriétaire plus puissant, de préférence un magnat local plutôt qu’un noble ne résidant pas sur ses terres. Les descendants de ces hommes hardis formeraient plus tard l’essentiel de la classe guerrière. Ils étaient indépendants, mais quand leurs titres de propriété étaient douteux, les fonctionnaires gouvernementaux pouvaient venir chez eux exiger des impôts et leur faire toutes sortes d’ennuis. En pareil cas, même un propriétaire aisé avait donc intérêt à placer son domaine sous la protection d’un personnage assez puissant pour n’avoir rien à redouter de la part des autorités civiles.
Les premiers signes évidents de la formation d’une classe militaire distincte apparaissent aux environs de l’an 900 : il s’agit là d’une date cruciale dans le développement des shôen, c’est-à-dire des domaines exemptés (que, par commodité, nous appellerons manoirs malgré les différences de caractère et d’origine). A la fin du ixe siècle, ces manoirs étaient devenus si vastes et puissants que, dans la plupart des provinces, le gouvernement central avait pratiquement perdu toute autorité. C’était un état de choses dont les Fujiwara, détenteurs de droits seigneuriaux plus étendus qu’aucune autre famille ou institution, étaient largement responsables. Étant donné que leur pouvoir politique dans la capitale dépendait essentiellement de leur richesse en province, ils étaient en fait les principaux agents de la destruction du pouvoir central qu’ils avaient usurpé. Si les guerriers prirent une telle importance, ce fut évidemment du fait de l’incapacité du gouvernement à assurer l’ordre. La confusion et la violence dont témoignent les documents contemporains étaient si répandues que les particuliers étaient contraints de s’armer et de chercher l’appui de gens plus puissants pour défendre à la fois
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