Histoire du Japon
leur personne et leurs biens. Parmi les plus riches notables de province, certains entretenaient une armée personnelle, en partie pour se protéger mais souvent contre leurs rivaux ou même pour envahir des terres appartenant au domaine public.
Dans ces conditions, les gouverneurs provinciaux, qui étaient des fonctionnaires civils, se virent contraints d’assumer des fonctions militaires – ce qui était tout à fait contraire à la tradition – et d’organiser une police. Ce genre d’institution n’était pas prévu dans les codes (premières lois administratives), et le gouvernement central n’ayant aucune autorité réelle en matière policière, il fallut nommer dans chaque province un homme capable de commander sa police. Ces fonctionnaires portaient le titre de « tsui-bushi » (connétable) et d’« ôryôshi » (haut officier de justice autorisé à se saisir de la personne et des biens d’un contrevenant). Ces mesures eurent pour conséquence de transférer le maintien de l’ordre des mains des fonctionnaires du gouvernement central entre celles de magnats locaux qui étaient eux-mêmes des propriétaires importants. Dans la capitale, la police était d’une faiblesse notoire, et son préfet dut recruter dans les provinces des hommes que commandaient des chefs appartenant aux clans guerriers. Des nobles firent également venir en ville des hommes recrutés sur leurs terres pour défendre leur propriété contre les pillards. Et c’est ainsi que nous voyons des membres de la classe militaire montante occuper dans la capitale des fonctions semi-officielles, et commencer à empiéter de maintes façons sur le domaine de l’autorité civile.
La chronologie de l’ascension de cette classe nouvelle, avec tous les changements sociaux qu’elle entraîna, n’est pas des plus claires. La plupart des historiens tendent à mesurer ses progrès par rapport au déclin du système (ou, si l’on veut, de la constitution) défini dans les codes, les ryô et ritsu du vine siècle. La chose se comprend car les échecs sont consignés alors que les succès ne laissent pas forcément de traces écrites. En gros, on sait que la puissance de la noblesse terrienne provinciale et locale s’accrut avec le défrichement de nouvelles terres, puisque c’est par ce processus qu’elle s’enrichit et put ainsi défendre par la force ses propriétés et ses privilèges. Mais ce processus prit du temps, et il faut attendre la fin du ixe siècle et les nombreux décrets et interdictio s publiés par le gouvernement durant la période de Kampyô, entre 889 et 897, et restés lettres mortes, pour avoir une preuve bien précise de l’ampleur de son développement.
Ces documents signalent que des gens de tous grades (on notera l’importance attachée à la hiérarchie) prennent possession de terres, oppriment les paysans les plus démunis, s’opposent aux fonctionnaires de la Couronne, et, de façon générale, font obstacle à l’administration. Comme le veulent les principes confucéens, ils insistent sur l’aspect éthique du problème, et déplorent la corruption de la morale publique qu’entraîne un tel comportement. Mais ce qu’ils condamnent réellement, c’est la montée de la classe militaire, qui exerce un pouvoir effectif depuis que les gouverneurs provinciaux, une fois leur mandat terminé, ont pris l’habitude de rester en province parmi les grands propriétaires qui, à mesure que leur famille s’accroît, s’efforcent d’étendre toujours davantage leurs domaines. Au milieu de l’époque de Heian (vers 950), la cour se trouvait dans l’impossibilité de maintenir la paix dans la capitale, et les propriétaires, nobles ou ecclésiastiques, vivant loin de leurs terres, n’étaient plus en mesure de défendre leurs biens sans l’aide des bandes armées entretenues par les magnats locaux, qui ne manquaient pas de faire payer leurs services. Telle était la situation peu après la période d’Engi (901-922), qui donna son nom à un ensemble de lois impressionnant, mais que le gouvernement était de moins en moins capable de faire respecter.
L’importance prise par la classe guerrière était plus que partout ailleurs visible dans la région dite du Kantö ou « Est de la Barrière », du nom du poste militaire gardant le passage qu’empruntaient à travers les montagnes de Hakone les voyageurs qui, du Japon de l’Ouest ou du Centre, se rendaient dans la plaine alluviale la plus vaste
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