Julie et Salaberry
madame de Rouville les laissèrent seuls et, avec la vieille domestique, ils se blottirent tous derrière la porte fermée. La visite de Salaberry rendrait-elle la santé à Julie?
â Dites-moi maintenant pourquoi vous êtes revenu, fit cette dernière plutôt froidement.
Salaberry sâapprocha. Il tremblait dans ses vêtements humides et de tout le beau discours quâil avait répété en chemin, il ne restait plus rien.
Il sâagenouilla auprès du lit, prit la main de la jeune femme dans la sienne et il la serra avec ferveur:
â Je suis venu vous dire que je vous aime.
Ce furent les seuls mots qui réussirent à franchir ses lèvres.
Elle lui sourit faiblement.
â Jâai besoin de vous, Julie. Depuis que jâai reçu⦠votre billet, je ne vis plus.
Sa voix sâétrangla.
Mais il devait garder sa contenance, car il avait encore autre chose à ajouter:
â Chaque jour que Dieu voudra bien mâaccorder, je veux vivre à vos côtés. Je vous en prie, Julie, épousez-moi. Câest bien moi, Charles de Salaberry, qui vous en supplie à genoux: dites oui!
Pendant quâil parlait, Julie se rappela les mots de René. Elle avait vaguement lâimpression que câétait il y a longtemps, car le temps lui avait échappé. «Ces hommes dâaction ont tous leurs fragilités, leur talon dâAchille. Un jour, vous découvrirez ses faiblesses et ce jour-là , Julie, vous commencerez à lâaimer. Salaberry a besoin de votre force, de votre courage, bien plus que de votre fortune.»
Oui, câest ce quâavait dit René qui lâavait repoussée. Emmélie aussi avait affirmé quelque chose dans ce sens. Elle ne leur en voulait plus, ni à lâun ni à lâautre. Dâailleurs, en revenant de chez les Boileau, après cette scène qui lâavait déchirée, elle sâétait étrangement sentie libérée de cet amour qui lui pesait. Car elle aimait Charles. Mais demeurait lâaffront que consistait la fameuse lettre égarée.
Et Charles était venu. Il était agenouillé près dâelle et son regard bleu la suppliait.
Julie se décida à lui répondre.
â Quâattendez-vous pour mâembrasser?
La joie quâelle lut dans ses yeux! Julie ferma ses paupières pendant quâil posait ses lèvres sur les siennes. Elle savoura pleinement ce baiser: Charles de Salaberry lâaimait, et pour dire vrai, elle lâaimait aussi.
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Deuxième partie
Le Léonidas canadien
Câest le sort dâun héros que dâêtre persécuté.
Voltaire
Chapitre 15
Le salut dâOvide
En ces premiers jours dâavril, après la fin des grandes crues printanières et alors que la rivière et le bassin réintégraient leur lit, un murmure joyeux flottait dans lâair radouci du printemps, se répandant de porte en porte et de chemin en chemin par toute la seigneurie de Chambly. Grand honneur! Mademoiselle de Rouville allait épouser le major de Salaberry, le commandant des Voltigeurs canadiens.
Et après ce mariage, tout changerait. Les braves petits gars appelés à former les Voltigeurs canadiens convergeaient déjà vers Chambly, venant dâun peu partout au Bas-Canada, et, bientôt, une forêt de tentes réglementaires couvrirait la banlieue du fort. Plus tard, de grands bâtiments logeraient des centaines, voire des milliers dâofficiers et de soldats.
Madame Bresse, qui nâaimait guère le changement, ne cessait de répéter à son mari:
â Depuis que les Bostonnais ont détalé comme des lapins devant les troupes du général Burgoyne, Chambly était lâun des endroits les plus paisibles du pays. Mais je crois que câest la fin de ce bonheur.
â On dit même que des jeunes de chez nous sâengagent, commenta Joseph Bresse, qui admettait toutefois que leur village sortait de la torpeur dans laquelle il se complaisait depuis quarante ans, depuis 1776 plus précisément.
Ils nâétaient pas les seuls à déplorer le changement. Dans les jours qui avaient précédé Pâques â qui cette année était arrivé tôt dans lâannée, soit le 29 mars â, le curé Jean-Baptiste Bédard avait confessé un nombre inespéré de mécréants. Ces
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