La pierre et le sabre
vous ai
offensé l’autre jour.
— Pas le moins du monde. Vous
avez été très bon. C’est moi qui devrais vous remercier.
Musashi s’agenouilla et s’inclina
profondément devant le vieux prêtre.
— Levez-vous, ordonna Nikkan.
Ce champ n’est pas un endroit où se prosterner.
Musashi se releva.
— ... Ce que vous avez vécu
ici vous a-t-il enseigné quoi que ce soit ? demanda le prêtre.
— Je ne suis même pas certain
de ce qui s’est passé. Pouvez-vous me le dire ?
— Bien volontiers, répondit
Nikkan. Les fonctionnaires qui viennent de partir travaillent sous les ordres d’Okubo
Nagayasu, récemment envoyé pour gouverner Nara. Ils sont nouveaux dans la
région, et les rōnins ont profité de leur ignorance de l’endroit pour
attaquer des passants innocents, se livrer au chantage et au jeu, enlever les
femmes, s’introduire chez les veuves... bref, provoquer toutes sortes de
désordres. Les services gouvernementaux n’arrivaient pas à les maîtriser ;
mais ce qu’ils savaient, c’est qu’il y avait une quinzaine de meneurs, dont
Dampachi et Yasukawa... Ce Dampachi et ses acolytes vous ont pris en grippe,
comme vous savez. Comme ils avaient peur de s’attaquer à vous eux-mêmes, ils
ont tramé ce qu’ils croyaient un plan astucieux grâce à quoi les prêtres du Hōzōin
le feraient à leur place. Les calomnies au sujet du temple, qu’ils vous attribuaient,
étaient leur œuvre ainsi que les affiches. Ils veillèrent à ce que tout me fût
rapporté, vraisemblablement parce qu’ils me prenaient pour un imbécile.
Les yeux de Musashi riaient tandis
qu’il écoutait.
— ... J’ai réfléchi quelque
temps à la question, poursuivit l’abbé, et il m’est apparu que c’était l’occasion
idéale de faire le ménage à Nara. J’ai parlé de mon projet à Inshun, il a
accepté de l’exécuter, et maintenant tout le monde est content : les
prêtres, les fonctionnaires du gouvernement... et aussi les corbeaux. Ha !
ha ! ha !
Il y avait quelqu’un d’autre qui
était au comble du bonheur. L’histoire de Nikkan avait balayé tous les doutes,
toutes les frayeurs de Jōtarō, et l’enfant jubilait. Il se mit à
chanter une chanson improvisée, tout en dansant comme un oiseau qui bat des
ailes :
Le
ménage, oh !
Le
ménage
En entendant sa voix sans affectation,
Musashi et Nikkan se retournèrent pour le regarder. Il portait son masque au bizarre
sourire, et désignait de son sabre de bois les corps éparpillés. Il continuait :
Oui,
vous, les corbeaux,
Une
fois de temps en temps
Il
est nécessaire de faire le ménage,
Mais
pas uniquement à Nara.
La
nature
Renouvelle
toute chose.
Ainsi
le printemps peut-il lever.
Nous
brûlons les feuilles ;
Nous
brûlons les champs.
Quelquefois,
nous voulons qu’il neige ;
Quelquefois,
nous voulons faire le ménage.
Ô
corbeaux, Festoyez ! Quel régal !
De
la soupe plein les orbites,
Et
du saké rouge, bien épais.
Mais
n’exagérez pas,
Ou
vous serez sûrement ivres.
— Viens ici, mon garçon !
cria sévèrement Nikkan.
— Oui, monsieur.
Jōtarō se tenait
immobile, tourné vers l’abbé.
— Cesse de faire l’imbécile.
Va me chercher des pierres.
— Comme ça ? demanda Jōtarō
en ramassant une pierre qui se trouvait à ses pieds, et en la tendant au
prêtre.
— Oui, comme ça. Apporte-m’en
des tas !
— Bien, monsieur !
Tandis que l’enfant ramassait les
pierres, Nikkan s’asseyait et inscrivait sur chacune : « Namu
Myōho Renge-kyō », l’invocation sacrée de la secte Nichiren.
Après quoi, il les rendit à l’enfant et lui ordonna de les répandre parmi les
morts. Pendant que Jōtarō le faisait, Nikkan joignit les mains et
psalmodia un fragment du Sutra du Lotus.
Quand il eut terminé, il annonça :
— Voilà qui devrait leur
suffire. Et maintenant, vous deux, vous pouvez reprendre la route. Je rentre à
Nara.
Il partit aussi brusquement qu’il
était venu, à la vitesse qui lui était coutumière, avant que Musashi eût pu le
remercier ou prendre des dispositions pour le revoir.
Durant quelques instants, Musashi
se contenta de regarder fixement la silhouette qui s’éloignait ; puis,
soudain, il s’élança comme une flèche pour le rattraper.
— Révérend prêtre !
appela-t-il. N’avez-vous pas oublié quelque chose ?
Ce disant, il tapotait son sabre.
— Quoi donc ? demanda
Nikkan.
— Vous ne m’avez donné
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