La pierre et le sabre
passaient la
nuit. Le soir, on trouvait toujours dix ou douze chevaux de somme attachés aux
arbres, près de l’entrée, ou sous l’auvent de la façade.
La servante qui les accompagna
jusqu’à leur chambre demanda :
— Vous rentrez de promenade ?
Avec ses pantalons de grimpeur, on
aurait pu la prendre pour un garçon, n’eût été son obi rouge de fille. Sans
attendre la réponse, elle ajouta :
— ... Vous pouvez prendre
votre bain maintenant, si vous voulez.
Musashi se dirigea vers la salle
de bains tandis que Jōtarō, devinant là une nouvelle amie de son âge,
demandait :
— Comment t’appelles-tu ?
— Je ne sais pas, répondit la
fille.
— Tu dois être folle, si tu
ne connais pas ton propre nom.
— C’est Kocha.
— Drôle de nom, dit Jōtarō
en riant.
— Qu’est-ce qu’il a de drôle ?
demanda Kocha en lui décochant un coup de poing.
— Elle m’a frappé !
hurla Jōtarō.
En voyant les vêtements pliés sur
le sol de l’antichambre, Musashi sut que d’autres personnes étaient au bain. Il
ôta ses propres vêtements, et ouvrit la porte de la salle de bains fumante.
Trois hommes se trouvaient là, en train de bavarder jovialement ; mais à
la vue de son corps musculeux, ils s’interrompirent comme si un élément
étranger s’était introduit parmi eux.
Musashi se glissa dans la baignoire
commune avec un soupir de satisfaction ; sa charpente haute d’un mètre
quatre-vingts fit déborder l’eau chaude. Pour une raison quelconque, cela fit
tressaillir les trois hommes, et l’un d’eux regarda bien en face Musashi,
lequel avait appuyé la tête contre le bord du bassin, et fermé les yeux.
Peu à peu, ils reprirent leur
conversation où ils l’avaient laissée. Ils se lavaient en dehors du bassin ;
la peau de leur dos était blanche, et leurs muscles souples. Il semblait s’agir
de citadins car ils s’exprimaient avec politesse.
— Comment s’appelait-il
donc... le samouraï de la Maison de Yagyū ?
— Je crois qu’il a dit :
Shōda Kizaemon.
— Si le seigneur Yagyū
envoie un membre de sa suite pour transmettre un refus à une rencontre, il ne
saurait être aussi bien qu’on le dit.
— D’après Shōda, Sekishūsai
est retiré, et ne combat plus contre personne. Croyez-vous que c’était la
vérité, ou une simple histoire ?
— Oh ! je ne crois pas
que ce soit vrai. Il est beaucoup plus vraisemblable qu’en apprenant que le
second fils de la Maison de Yoshioka le défiait, il ait résolu de se tenir à
carreau.
— Mon Dieu, du moins a-t-il
eu le tact d’envoyer des fruits, et de dire qu’il espérait que notre étape
serait agréable.
Yoshioka ? Musashi leva la
tête et ouvrit les yeux. Ayant entendu quelqu’un mentionner le voyage à Ise de Denshichirō
tandis qu’il se trouvait à l’Ecole Yoshioka, Musashi supposait que les trois
hommes rentraient à Kyoto. L’un d’entre eux devait être Denshichirō.
Lequel ?
« Je n’ai guère de chance
avec mes bains, songea tristement Musashi. D’abord, Osugi m’a pris au piège
avec un bain, et maintenant, de nouveau sans vêtements, je tombe sur un des
Yoshiokas. Il a forcément appris ce qui s’est passé à l’école. S’il savait que
je m’appelle Miyamoto, il prendrait cette porte et reviendrait avec son sabre
en un rien de temps.
Mais les trois hommes ne lui
prêtaient aucune attention. A en juger d’après leurs propos, dès leur arrivée
ils avaient envoyé un message à la Maison de Yagyū. Apparemment, Sekishūsai
avait eu certains rapports avec Yoshioka Kempō, à l’époque où Kempō
enseignait aux Shōguns. Voilà pourquoi, sans doute, Sekishūsai ne
pouvait laisser le fils de Kempō s’en aller sans lui accuser réception de
sa lettre ; aussi avait-il envoyé Shōda faire à l’auberge une visite
de courtoisie.
En réponse, ces jeunes gens de la
ville ne trouvaient rien de mieux à dire que ceci : Sekishūsai avait
du « tact », il avait décidé de « se tenir à carreau », et
il ne pouvait être « aussi bien qu’on le dit ». Ils paraissaient
excessivement satisfaits d’eux-mêmes, mais Musashi les trouvait ridicules. Par
contraste avec ce qu’il avait vu du château de Koyagyū et de l’enviable
condition des habitants de la région, ils semblaient n’avoir rien de mieux à
offrir qu’une brillante conversation.
Cela lui rappela un dicton sur la
grenouille au fond d’un puits, incapable de voir ce qui
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