L'archipel des hérétiques
s'affala sur
le dos et il la maintint au sol d'un genou, tout en cherchant son couteau, puis
il tenta de lui trancher la gorge, mais elle se débattit si violemment qu'il
dut y renoncer. Il essaya alors de la poignarder, tout en l'immobilisant de
l'autre main. Avec l'énergie du désespoir, la jeune femme tenta de saisir le
couteau qui arrivait vers elle. Elle parvint à arrêter la pointe, mais le coup
était si violent que la lame lui traversa la paume et vint se ficher fermement
entre ses os.
Jonas tira sur le manche, mais la lame restait coincée. Il
ne put récupérer son couteau. Il le laissa donc où il était, pour tenter
d'étrangler la pauvre fille, qui essayait de se dégager avec sa main valide.
Mais, là encore, il ne put arriver à ses fins. Le bruit de la lutte avait
attiré Wooter Loos qui courut prêter main-forte à son acolyte. Blessée,
éreintée, clouée au sol de corail, la malheureuse n'avait pas la moindre
chance, face à ces deux soudards. Loos lui brisa le crâne d'un coup de hache,
puis ils jetèrent son corps dans la fosse, avec ceux de la famille Bastiaensz.
Il ne s'était écoulé qu'un peu plus de vingt-quatre heures depuis la mort de
son bébé.
Mais David Zevanck n'avait pas encore son content. De
retour au camp des mutins, il convoqua Allert Janssen qui, comme Jonas, n'avait
pas participé au massacre de la famille Bastiaensz, et lui intima l'ordre
d'exécuter Aris Jansz l04 , de Hoorn, le second du barbier. Tout comme
Andries Jonas, Janssen fit sortir le chirurgien de sa tente sous un prétexte
fallacieux :
— Aris, sors de ta tente. Nous devons aller chasser quatre
oiseaux, pour F intendant adjoint.
La nuit était tombée depuis longtemps, et Jansz ne dut pas
croire une seconde à cette absurdité mais, comme Mayken Cardoes, il avait trop
peur pour refuser. Il prit avec son assassin la direction de la plage, Aris
marchant quelques pas devant Janssen. Lorsqu'ils arrivèrent sur le sable, ce
dernier tira son épée et en administra un coup sur l'épaule de sa victime.
C'est alors qu'un autre mutin, Cornelis Pietersz, qui s'était caché dans les
parages, surgit de l'obscurité et entra dans la danse, frappant de son épée
Jansz à la tête. Curieusement, leurs épées devaient être émous-sées, car le
chirurgien fut à peine meurtri par leurs coups. Loin de s'écrouler à leurs
pieds, comme ils l'escomptaient, Aris Jansz déguerpit et disparut dans la nuit.
Il alla se réfugier dans les hauts-fonds, à l'est de l'île. Janssen et Pietersz
le prirent en chasse. Ils entreprirent d'explorer les parages à tâtons, en
jurant à qui mieux mieux, mais leur proie eut le bon sens de se cacher en
s'accroupissant dans l'eau, et ils ne purent lui remettre la main dessus, dans
la nuit noire.
Au bout d'un moment, les deux mutins se persuadèrent
mutuellement qu'Ans Jansz avait reçu un coup mortel et qu'il n'en réchapperait
pas. Ils s'en retournèrent donc en se disant « Hij heves al wel » (« Il
a son compte »), et encore trempés, allèrent faire leur rapport à Zevanck.
Jansz n'avait que quelques égratignures. Il resta à
couvert jusqu'à ce qu'il eût la certitude que ses bourreaux s'étaient éloignés.
Puis, avec les plus grandes précautions, il contourna l'île en direction de la
plage où les hommes de Cornelisz laissaient les bateaux. Ils n'étaient plus que
rarement surveillés. Sans doute Zevanck et sa bande n'imaginaient-ils pas que
quelqu'un puisse y accéder en passant par la mer, et non par les sentiers qui
venaient du campement. Toujours est-il qu'il parvint à détacher l'une des
barques et à la traîner jusqu'à l'eau sans attirer l'attention. Lorsqu'il fut à
bonne distance de la plage, il grimpa à bord et prit la direction du nord, pour
rejoindre l'île de Hayes.
Wiebbe Hayes et son détachement de vingt hommes avaient
réussi à survivre sur les deux îles les plus vastes de l'archipel. Depuis plus
d'un mois, ils n'avaient eu aucun contact avec Jeronimus, mais grâce à Cornelis
Jansz, puis à Aris, Hayes avait désormais une idée assez précise des agissements
des mutins pour deviner les dangers qui le menaçaient. De son côté, Jeronimus
ne disposait d'aucune information sur la situation de Hayes et de ses soldats.
Il se doutait bien qu'ils avaient dû être avertis par les fugitifs, mais ni lui
ni son conseil n'auraient su dire s'ils étaient confortablement installés sur
leur île, ou s'ils dépérissaient dans une pénurie totale, succombant à
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