L'archipel des hérétiques
chaloupe prévue pour dix. Le compte
rendu minutieux qu'il nous a laissé nous fournit quelques indications sur ce
que Pelsaert et son équipe durent s'imposer pour pouvoir survivre.
Bligh était à la tête d'un groupe de marins aguerris. Ils
n'avaient à leur bord ni femmes ni enfants. Ils allaient d'île en île dans une
région du Pacifique où ils naviguèrent rarement plusieurs jours d'affilée sans
rencontrer la terre ferme. Reste que Bligh et ses hommes souffrirent
terriblement du manque d'espace - comme ce fut certainement le cas pour les
gens du Batavia. Au bout de quelques heures, ils ressentaient le besoin
de changer de place dans la barque et avaient mis au point un système de
roulement pour tenir la barre et pour la répartition des places. Bligh avait
établi un emploi du temps très précis. Les passagers de la chaloupe étaient
divisés en trois équipes, qui assuraient chacune un quart de quatre heures,
comme ils l'auraient fait sur le bâtiment principal - de manière qu'il y ait
toujours plusieurs personnes à rester vigilantes, face au danger de submersion,
par une vague exceptionnellement forte. Une partie de ceux qui n'étaient pas de
quart écopaient, tandis que les autres se reposaient ou dormaient. A midi, ils
se repéraient sur le soleil pour calculer leur position. On peut supposer sans
trop s'avancer qu'Ariaen Jacobsz appliqua une routine similaire.
Un bon capitaine - et, en dépit de ses failles, William
Bligh en était un, tout au moins de ce point de vue - sait de façon intuitive
que des hommes constamment exposés à une mort quasi certaine ont un besoin tout
aussi vital d'espoir que d'eau potable. Les études qui ont été faites sur les
chances de survie des rescapés, lors des naufrages en haute mer, ont montré que
les naufragés qui gardent espoir résistent mieux que ceux qui, bien que
physiquement aussi robustes voire davantage, cèdent au désespoir. La résolution
opiniâtre de revoir un jour la terre ferme, pour retrouver une famille ou une
femme aimée, a donné à d'innombrables naufragés l'énergie nécessaire pour
survivre durant de longues périodes en pleine mer, dans des embarcations de
fortune 9 . Le sentiment religieux est une autre source de réconfort
et, perdu au milieu de l'océan, le plus agnostique des hommes se surprend à
prier. Quoi qu'il en soit, ce qui fait la différence entre la vie et la mort,
dans ces situations extrêmes, c'est le plus souvent le capitaine. Le talent de
meneur d'hommes d'un chef qui reste un symbole de confiance et de compétence,
et qui s'efforce de soutenir le moral de ses troupes. La chaloupe du Batavia pouvait compter sur deux leaders potentiels ; mais au vu de ce que nous savons
de Pelsaert et de Jacobsz - le. premier n'avait aucune compétence de navigateur
et était encore en pleine convalescence, le second étant non seulement un
excellent marin mais, de plus, un chef autoritaire et ne mâchant pas ses mots -
il semble quasi certain que c'est le capitaine qui assura ce rôle vital sur la
chaloupe.
Ariaen trouva donc en mer de Timor l'occasion de se
racheter. Avait-il définitivement renoncé à ses projets de mutinerie - nul ne
le saura jamais. Le capitaine n'imaginait pas une seconde qu'on puisse le
soupçonner d'avoir comploté contre la Compagnie et, sans Jeronimus à ses côtés,
la détermination dont il avait fait preuve dans l'océan Austral avait dû
s'émousser.
Comme nous l'avons vu, Cornelisz, de son côté, gardait
confiance. Il espérait toujours que le capitaine saisirait la première occasion
de supprimer Pelsaert au cours du trajet vers le nord, et de mettre le cap sur
Malacca 10 , pour y chercher secours. Mais, bien qu'il fut plausible
que les Portugais, en apprenant l'existence des coffres de la VOC qui
attendaient dans les Abrolhos, leur aient fourni un bateau de sauvetage, les
chances qu'avait Jacobsz de se débarrasser de Pelsaert - à supposer qu'il ait
voulu le faire - semblent plus que minces. La demi-douzaine de mutins qui
avaient embarqué avec lui étaient nettement minoritaires, par rapport aux
loyalistes de la chaloupe. Les trois timoniers, en particulier, étaient
étrangers à la conspiration de Jacobsz, et on imagine mal qu'ils aient assisté
sans s'y opposer au meurtre de Pelsaert et au détournement de la chaloupe vers
la côte de Malaisie. Dans la chaloupe surchargée, il eût été impossible de tuer
le subrécargue sans aussitôt provoquer une empoignade qui risquait de faire
verser
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