L'archipel des hérétiques
jamais bien longtemps. Physiquement et nerveusement
épuisés par le climat malsain dans lequel baignait toute la région, ils ne
songeaient qu'à fuir au plus vite. Les maladies y pullulaient, comme les
moustiques, et à midi la chaleur était si accablante que la Jan Compagnie
elle-même permettait à ses employés de se reposer aux pires heures de la
journée. Ils ne travaillaient que de 6 à 11 heures, puis de 13 heures à 18
heures.
L'autorité suprême de Batavia était exercée par le
gouverneur général des Indes, un fonctionnaire de haut grade, spécialement
dépêché de Hollande par la Compagnie. Il gouvernait - soit directement, soit
par l'entremise de ses subordonnés locaux - non seulement la ville elle-même,
mais aussi toutes les factoreries et les biens de la Compagnie, depuis l'Arabie
jusqu'aux côtes japonaises. Il veillait à la rentabilité du commerce des épices
et au bon déroulement des affaires militaires et diplomatiques. A Batavia même,
ses pouvoirs étaient aussi étendus que ceux d'un potentat oriental.
Il était assisté du Conseil des Indes, une assemblée
constituée de huit marchands éminents, qui le conseillaient et participaient à
ses prises de décision - mais les membres de cette assemblée ne prenaient que
rarement le risque de s'opposer à un homme dont ils dépendaient totalement et
qui avait tout pouvoir sur leur carrière. Comme il fallait au bas mot dix-huit
mois pour envoyer une requête en Hollande et recevoir la réponse, un gouverneur
particulièrement déterminé pouvait ainsi défier impunément les Dix-sept pendant
des années - et certains ne s'en privèrent pas.
Le pouvoir d'un gouverneur intelligent ne se heurtait qu'à
deux sortes de limites. D'abord la loi : les règles hollandaises étaient
appliquées dans tous les territoires de la VOC et les affaires juridiques
étaient entre les mains du fiscaal, un juriste délégué par les autorités
hollandaises - l'autre étant la constante fluctuation, en puissance et en
nombre, des forces armées de la VOC. Comme toute nation européenne opérant sur
les mers d'Orient, les Hollandais étaient perpétuellement à court de vaisseaux et
d'hommes. Chaque gouverneur général savait donc qu'en cas d'attaque des
forteresses et des installations dont il avait la charge, soit par des forces
autochtones, soit par les armées anglaises et portugaises, ses ressources
étaient si limitées que la perte d'un seul bâtiment ou d'un seul bataillon
pouvait faire basculer l'issue de l'affrontement à son désavantage. Les soldats
et les marins de la VOC n'en étaient d'ailleurs que trop conscients et, à
Batavia, ils étaient bien plus difficiles à contenir que sur le sol national.
Pendant les cinq ans que durait leur service en Orient, les hommes buvaient, se
bagarraient et couraient la gueuse sans guère craindre de représailles. Il
pouvait arriver qu'ils troublent gravement l'ordre public.
Il fallait donc au poste de gouverneur général un homme
d'une trempe toute spéciale, qui fut à la fois capable de s'adapter aux
conditions climatiques extrêmes et de s'imposer auprès des autorités
autochtones, aussi bien qu'auprès de ses propres hommes - tout en administrant judicieusement
les biens de la Compagnie.
Il se trouve qu'en 1629, lorsque la chaloupe de Pelsaert
finit par débarquer à Java, avec son équipage famélique, c'était précisément un
tel homme qui gouvernait Batavia. Jan Coen 14 était d'une sévérité,
d'une rigueur morale et d'une piété implacables. Il était responsable de tous
les biens de la Compagnie en Orient. C'était le grand architecte de l'empire
hollandais des Indes.
Originaire du port de Hoorn, en Hollande septentrionale,
il était entré au service de la Compagnie en 1607 et s'était si brillamment
distingué, parmi les opportunistes occupés à faire leur propre fortune, qui
étaient légion dans toute la hiérarchie de la VOC en Orient, qu'il gravit les
échelons à une vitesse fulgurante. Subrécargue à vingt-cinq ans, il fut nommé
gouverneur général en 1619, alors qu'il n'en avait que trente-deux.
À la différence de tant de marchands exerçant en Orient,
Coen s'appuyait sur la force militaire pour développer les possessions de la
VOC, et n'avait aucun scrupule à lâcher les armées de la Compagnie contre les
pouvoirs indigènes, aussi bien que contre ses rivaux européens. Il avait déjà
réussi à s'assurer le monopole du commerce des épices, au grand dam de
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