L'archipel des hérétiques
la
Compagnie anglaise des Indes orientales. Entre-temps, il avait fondé Batavia et
conquis les îles Banda 15 ,
affermissant la mainmise hollandaise sur le commerce mondial de la noix de
muscade 16 .
Les Dix-sept le tenaient en haute estime, tolérant même
les critiques à peine voilées qu'il opposait à leur manque d'ambition et à leur
étroitesse de vue dans les lettres qu'il envoyait régulièrement aux autorités
hollandaises.
Néanmoins, comme Pelsaert ne pouvait l'ignorer,
l'inflexibilité du gouverneur avait déjà causé des ennuis de toutes sortes à la
Compagnie durant la décennie écoulée. L'incident le plus notoire avait eu lieu
en 1623, sur l'île d'Ambon, grande productrice d'épices, où les représentants
de la VOC soupçonnèrent à tort leurs rivaux anglais de préparer une attaque
contre la factorerie hollandaise. Quinze marchands de la Compagnie anglaise des
Indes orientales furent arrêtés, ainsi que plusieurs mercenaires japonais. On
les tortura jusqu'à ce qu'ils passent aux aveux (l'un d'eux eut la plante des
pieds exposée à la flamme «jusqu'à ce que la graisse qui en coulait fasse
s'éteindre les chandelles »), puis ils furent exécutés 17 . Lorsque
la nouvelle du « massacre d'Am-boina » parvint à Londres, le tollé général qui
s'ensuivit fut si véhément que les Dix-sept durent s'engager à mettre fin à la
carrière de Coen en Orient. Mais, à part soi, la VOC savait pertinemment
qu'elle ne pouvait se passer de ses services. En 1627, soit trois ans plus
tard, Coen fut renvoyé aux Indes sous un nom d'emprunt, avec un second mandat
de gouverneur général.
Et, à son retour, il trouva Batavia en fort mauvaise
posture. Les habitants du Bantam, dont le territoire s'étendait à l'ouest,
avaient été pacifiés, mais à l'est de l'enclave hollandaise s'étendait l'empire
de Mata-ram, nettement plus vaste, où régnait « un despote oriental de l'espèce
la plus traditionnelle 18 », dont le pouvoir s'étendait désormais aux
trois quarts de l'île de Java.
Gardant l'œil fixé sur le commerce des épices, la VOC ne
s'était jamais beaucoup intéressée à cet État voisin, qui était une société
principalement agricole avec une économie fondée sur le troc. Mais, désormais,
Mataram convoitait Batavia. Son sultan, un certain Agung l9 , était un
véritable conquérant, ne rêvant que d'agrandir son territoire. Il avait déjà
annexé plusieurs petits sultanats et pris le titre de susuhunan , qui
signifie « celui à qui tout est assujetti ». Il projetait à présent de
renverser et de chasser les Hollandais.
En août 1628, soit un an après le retour de Coen, le susuhunan vint assiéger Batavia avec une armée de plus de dix mille hommes.
Le gouverneur général dut ordonner l'évacuation des quartiers sud et ouest de
la cité. Pour éviter que la ville ne tombe entre les mains ennemies, il dut se
résoudre à l'incendier, avant de se retirer dans la forteresse où il soutint
avec sa garnison un siège de trois mois. Les hostilités ne cessèrent que
lorsque les armées du sultan se trouvèrent à court de vivres et de munitions.
Agung et ses hommes se retirèrent le 3 décembre mais il était à craindre qu'ils
ne reviennent l'année d'après, en août, lorsque la nouvelle récolte serait
engrangée.
Ce qui fait que, lorsque Pelsaert et ses marins arrivèrent
à destination, à demi morts de faim et d'épuisement, après s'être bercés durant
tout le voyage de l'espoir des festins bien arrosés qu'ils s'offriraient dans
les tavernes de la cité, ils ne trouvèrent autour de la forteresse qu'un champ
de ruines et, dans ses murs, des colons qui ne pensaient qu'au prochain siège
qu'ils auraient à soutenir. .
Dans ces circonstances difficiles, la nouvelle du naufrage
d'un navire éventré sur des récifs inconnus lors de son premier voyage dut être
un coup particulièrement éprouvant. Le Batavia , les coffres qu'il
contenait et les marchandises qu'emportait Pelsaert comme monnaie d'échange
représentaient un total d'au moins quatre cent mille florins de l'époque, soit
environ trente-deux millions de dollars actuels. Et les deux cent quatre-vingts
personnes qui étaient restées dans les Abrolhos auraient fort opportunément
renfloué les rangs éclaircis de la garnison de Coen. Les marchands de la
Compagnie avaient toujours fait la part du risque et comptaient avec une
certaine proportion de navires perdus sur la route des Indes 20 , mais
la perte du Batavia
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