L'archipel des hérétiques
prison
à vie uniquement pour le naufrage du bâtiment dont il avait la charge.
Le Sardam reprit la mer le 15 juillet 30 .
C'était un dimanche. Le commandeur était si impatient de lever l'ancre
qu'il avait tenu à devancer d'un jour la date prévue. Trois des hommes qui
étaient revenus des Abrolhos avec Pelsaert repartaient avec lui sur le jacht : deux d'entre eux étaient les timoniers, Claes
Gerritsz et Jacob Jansz Hollert, dont les compétences en
matière de navigation seraient indispensables pour retrouver l'archipel, car la
position des Abro-lhos restait à cette date des plus incertaines.
Le troisième était Claes Jansz Hooft, chef trompette, qui
avait embarqué sur le Sardam pour une tout autre raison : sa femme,
Tryntgien Fredericx, était restée sur le Cimetière du Batavia, et il
devait être impatient d'aller lui porter secours 31 .
Le voyage des Abrolhos à Batavia avait duré trente jours
et Pelsaert pouvait espérer être de retour sur le site du naufrage vers la
mi-août, bien que cette fois le Sardam aurait à naviguer contre les
vents dominants. Le jacht avait l'avantage d'être un navire léger, bâti
pour la vitesse. A cette date, dix semaines se seraient écoulées depuis le
naufrage. Le commandeur avait bien conscience qu'à moins d'avoir trouvé
un moyen de se procurer de l'eau potable, ceux qu'il avait laissés sur le
Cimetière du Batavia n'avaient pu survivre. Mais il savait aussi qu'il
était tombé de fortes pluies trois jours après leur départ -les passagers de la
chaloupe n'étaient pas près d'oublier la tempête du 10 juin - et il espérait
retrouver au moins quelques rescapés vivants.
Le voyage du Sardam se déroula sans histoires. Ils
étaient au sud de Java le 17 juillet et, trois semaines plus tard, le 10 août,
ils franchirent les 27° 54' de latitude. Le jacht n'était désormais plus
qu'à environ quatre-vingts kilomètres de l'archipel, situé à 28° 28' de latitude
sud. Mais les quatre semaines qui suivirent ne furent qu'une longue série de
contretemps.
Dans le chaos du naufrage du Batavia , Jacobsz
n'avait pu relever que des coordonnées très sommaires du site. Le calcul de la
latitude requiert des mesures très précises de l'angle entre l'horizon et le
soleil à son zénith. Le mauvais temps persistant n'avait pas facilité les
choses et les coordonnées calculées par le capitaine étaient au mieux de
grossières estimations. Pelsaert savait donc que le Batavia se trouvait
approximativement à 28° de latitude sud et, puisqu'il n'avait aucune indication
de la longitude du site, il résolut, pour retrouver l'épave, de zigzaguer le
long de la ligne de latitude estimée par Jacobsz, dans le sens ouest-est,
jusqu'à ce que le Sardam arrive en vue des Abrolhos. Mais le capitaine
s'était trompé d'un tiers de degré et avait situé le Cimetière du Batavia à quarante-cinq kilomètres au nord de sa position réelle. Pour un groupe d'îles
normales, une telle erreur serait restée sans conséquences. Mais l'archipel que
Pelsaert cherchait à présent était constitué de quelques bancs de corail tapis
à fleur d'eau, au milieu des énormes vagues de l'océan Indien oriental. Le commandeur et son équipage passèrent les deux dernières semaines d'août et
la première quinzaine de septembre à sillonner l'océan en tous sens, au nord
des Abrolhos de Houtman, sans apercevoir l'archipel.
Ce ne fut que le 13 septembre qu'ils arrivèrent enfin en
vue de l'extrémité nord de l'archipel. Ils n'étaient plus qu'à quelque
vingt-cinq kilomètres du site du naufrage, mais le mauvais temps s'en mêla. Le Sardam dut jeter l'ancre pendant deux jours en attendant la fin de la
tempête. Le 15 septembre, comme le vent commençait à s'essouffler, ils
repartirent, mais, luttant contre un fort vent de sud-est, ils ne purent
progresser que d'une dizaine de kilomètres. Il leur fallut attendre le 16 au
soir pour voir enfin se profiler à l'horizon la corniche de l'île Haute. La
nuit tombait et ils n'avaient que trop payé pour savoir que le coin était semé
d'écueils. Ils jetèrent donc l'ancre pour la nuit et repartirent le lendemain,
dès l'aube. Le Sardam arriva bientôt à quelques milles des îles. Les
hommes s'attroupèrent sur le pont et grimpèrent dans les gréements pour tenter
d'apercevoir signe de vie. Enfin, vers 10 heures du matin, ils virent de la
fumée qui « s'élevait d'une longue langue de terre, à l'ouest de l'épave, et
d'une autre île, plus petite,
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