L'archipel des hérétiques
protection, et constamment
exposés au risque d'être précipités contre les récifs, les six hommes
rapportèrent sept des coffres perdus, avec de nombreuses pièces d'argent et une
bonne partie de l'argenterie de Pelsaert, ainsi que plusieurs caisses de
pacotille. Par la suite, on put encore repêcher trois des coffres, mais les
deux derniers durent être abandonnés sur place, « à grand regret 7 ».
L'un d'eux avait pourtant été repéré au fond de l'eau, mais il fut impossible
de le remonter, parce que l'un des canons les plus lourds était tombé dessus et
l'immobilisait au fond.
Pendant que les plongeurs s'employaient à sauver ces
objets, le commandeur constitua des équipes de marins et de Défenseurs
chargés d'explorer et de sonder le sol des îles, afin d'y dénicher le moindre
objet susceptible de présenter quelque intérêt pour la VOC. Les cachettes où
Cornelisz entreposait les bijoux et les vêtements volés furent ainsi
découvertes, tout comme ses réserves de vivres et de marchandises destinées au
troc. Mais Pelsaert, qui avait une conscience aiguë de ce que le naufrage de
son bâtiment avait coûté à la Compagnie 8 , exigea de surcroît que
l'on récupérât le moindre clou. Ses hommes passèrent donc l'archipel au peigne
fin, et recueillirent précieusement tout ce qu'ils y trouvèrent, depuis les
vieux chiffons jusqu'aux cerceaux de tonneaux rouillés.
C'était beaucoup d'effort pour un piètre résultat. Le 12
octobre, l'excès de zèle du subrécargue fut à l'origine d'un accident aussi
navrant qu'inutile, qui coûta la vie à cinq hommes. Jacob Jacobsz, capitaine du Sardam, avait reçu l'ordre de franchir la barrière de récifs à bord d'un
petit bateau pour aller ramasser tout ce qui aurait pu s'y échouer - et en particulier
un petit baril de vinaigre que quelqu'un avait aperçu la veille dans les
parages. Après quoi, le bateau avait mission de poursuivre sa route en
direction des autres îles de l'archipel, en quête de bois d'échouage et
d'autres objets provenant de l'épave. Jacobsz emmena non seulement son
quartier-maître Pieter Pietersz, et l'un des canonniers du Sardam , mais
aussi deux des hommes du Batavia : Ariaan Theu-wissen, canonnier, et
Cornelis Piertersz, deuxième trompette - qui était d'ailleurs, selon toute probabilité,
ce « Cornelis le gros trompette » dont parlait la lettre envoyée par Jeronimus
aux Défenseurs, à la fin juillet. Lequel Cornelis avait donc survécu non
seulement (et après tout le reste) à cette manœuvre perfide, mais aux trois
vagues d'assaut des mutins. Les hommes avaient ordre de revenir au Sardam le soir même, si possible, et sinon de passer la nuit dehors. Le soir du 12
octobre, ils ne revinrent pas. L'après-midi du 13, depuis le Sardam ,
Claes Gerritsz aperçut une dernière fois leur chaloupe à une douzaine de
kilomètres du navire, vers le large. Le vent se leva peu de temps après et, les
averses se succédant, la chaloupe disparut, comme engloutie par un rideau de
brouillard 9 .
Ce fut la dernière fois que l'on vit Jacob Jacobsz et ses
hommes. Une violente tempête de deux jours empêcha Pelsaert de lancer les
recherches. Le 16 octobre, un bateau dirigé par Jacob Jansz Hollert explora
toutes les îles de l'archipel sans retrouver leur trace, et malgré les colonnes
de fumée que l'on vit s'élever du continent le 4 novembre et qui éveillèrent
quelque temps l'espoir que les disparus y avaient accosté, une exploration
sommaire de la côte australienne resta elle aussi sans résultat. Les cinq
hommes furent portés disparus.
Pelsaert s'évertua à glaner les débris du naufrage avec un
tel acharnement que ce travail ne s'acheva qu'à la mi-novembre, soit six
semaines après l'exé-cution de Jeronimus. Pendant ce temps, la centaine de
marins et de soldats qu'il avait sous ses ordres devaient surveiller les trente
survivants du groupe ayant juré allégeance à Cornelisz. Les plus dangereux des
mutins - dont Daniel Cornelissen, Hans Jacob Heijlweck et Lucas Gellisz, qui
avaient chacun plusieurs meurtres sur la conscience - étaient toujours retenus
prisonniers sur l'île aux Otaries, où on les gardait à l'isolement, pieds et
poings liés. Les autres n'étaient pas tenus isolés et, comme il restait parmi
eux une bonne poignée d'hommes résolus, le risque d'un autre soulèvement ne
pouvait être totalement écarté 10 . On comprend donc que Pelsaert ait
décidé de régler le sort de six autres mutins avant de
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