L'archipel des hérétiques
sorte que, lorsque le prisonnier serait
ensuite exposé sur la roue, ses avant-bras pourraient être pliés et tordus pour
épouser la circonférence de la roue, tandis que ses jambes, repliées à partir
des cuisses, seraient ramenées autour de la jante exté-rieure, et liées avec
les talons derrière la tête. Cette dernière opération était difficile à
exécuter, car les fémurs brisés risquaient de déchirer et de transpercer la
couche musculaire et la peau. Mais les bourreaux les plus virtuoses mettaient
un point d'honneur à faire en sorte que leurs patients restent conscients
durant toute l'opération, et ils leur pulvérisaient les os avec toute la
délicatesse requise, pour que la peau demeure intacte. Ils peaufinaient ensuite
leur ouvrage en enfonçant les côtes du condamné, de sorte que chaque souffle
lui devienne un supplice.
Une fois cette horrible opération achevée, Pietersz dut
être soulevé sur sa roue, dont on planta l'essieu en terre près de l'échafaud,
afin que la foule pût assister aux derniers moments du condamné. La mort, en
général provoquée par de multiples hémorragies internes, pouvait se faire
attendre des heures. Dans une ville telle que Batavia, la douleur et l'angoisse
du mourant durent être encore exacerbées par la chaleur et les nuées d'insectes
qui lui envahissaient les yeux et la bouche. Les plus solides survivaient
jusqu'au lendemain et il se pourrait bien que Pietersz, qui était un robuste
vétéran, n'ait perdu conscience qu'aux premières heures de février 1630.
Avec le caporal périssait le dernier des proches
collaborateurs de Jeronimus dans les Abrolhos. C'était en quelque sorte la
mutinerie qui s'éteignait avec lui. Elle avait coûté la vie aux deux tiers de
ceux qui s'étaient embarqués à Texel, quinze mois plus tôt, soit au bas mot
deux cent seize hommes, femmes et enfants :7 , sur un total de trois
cent trente-deux passagers et hommes d'équipage - une proportion légèrement
supérieure à celle des victimes du
Titanic, qui devait sombrer près de trois siècles
plus tard.
Aujourd'hui encore, le désastre des Abrolhos de Houtman
demeure la page la plus sanglante de toute l'histoire de l'Australie moderne.
Qu'advint-il des survivants de cette effroyable épopée ?
L'exercice 1629 28 fut une mauvaise cuvée pour
les Dix-sept. Outre la perte du magnifique bâtiment qu'était le Batavia, avec la majeure partie de sa cargaison, dont deux coffres d'argent d'une valeur
de 44 788 florins, la VOC eut à déplorer des frais importants pour les réparations
du s'Gravenhage, un autre bâtiment de la flotte que dirigeait Pelsaert,
endommagé par la tempête. Un troisième retour-schip, le Wapen van
Enkhuizen , « Armes d'Enkhui-zen », explosa au large de la Sierra Leone le
12 octobre, à cause d'un incendie qui s'était propagé jusqu'à la réserve de
poudre. Les cinquante-sept survivants de la catastrophe, parmi lesquels on
comptait de nombreux blessés graves, furent recueillis par le Leyde, dont le capitaine et le subrécargue avaient péri dans l'incendie qu'ils
tentaient de combattre. S'ajoutaient à ce sombre bilan les cent soixante-dix
hommes (soit plus de la moitié de l'équipage) qui avaient succombé à la maladie
à l'aller. Les survivants durent faire une escale d'un mois à Sumatra, dans le
port de Sillebor, le temps de soigner les malades, ce qui ne manqua pas de
porter à son comble l'irritation des Dix-sept. Les officiers survi-vants durent
renoncer à tout espoir de primes de rapidité pour l'aller.
Mais, par bonheur, aucune de ces catastrophes ne
représentait plus d'une chiquenaude dans les bénéfices annuels de la Jan
Compagnie et, grâce à la diligence de Hayes, de Pelsaert et des hommes du Sardam ,
Anthonij Van Diemen put tirer un bilan plutôt optimiste du naufrage du Batavia :
« Le cinq de ce mois, écrit-il en décembre, le jacht Sardam est revenu des Terres
Australes, et avec lui 74 rescapés du naufrage du Batavia , ainsi que dix coffres d'argent dont le
coffre n° 33, avec les neuf sacs de ducats qu'il contenait ; ainsi que la somme
de cinquante-huit mille florins en espèces et bijoux, des pièces d'orfèvrerie
en argent massif, trois barils de cochenille (colorant rouge obtenu à partir
d'insectes broyés) et d'autres pièces d'équipement. Grâce en soit rendue au
Tout-Puissant ; nous n'espérions certes pas nous en tirer à si bon compte 29 .
»
Suivait une liste des biens récupérés 30 , où
étaient
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