L'archipel des hérétiques
la
quille - sauf précisément Selyns qui, à notre connaissance, a échappé à tout
châtiment. Peut-être avait-il tout simplement succombé à une mort naturelle, au
cours du voyage vers Java, mais son décès n'est mentionné dans aucun des
journaux de Pelsaert. Il semble donc plus plausible qu'il soit parvenu à
convaincre le commandeur de son innocence.
Le destin de Ryckert Woutersz est un mystère encore plus
impénétrable. Le canonnier mécontent, qui n'avait pas su tenir sa langue et
avait ébruité les projets de mutinerie de Jeronimus après le naufrage, avait
assurément trempé dans la conspiration des mutins du Batavia et
participé à l'agression contre Creesje, mais son nom n'apparaît dans aucune des
listes établies par Pelsaert, et il ne fut jamais accusé du moindre crime. Le
canonnier semble s'être volatilisé. On peut raisonnablement supposer que
Cornelisz s'est chargé de l'ôter de son chemin, en le faisant égorger quelque
part dans l'archipel, pour se venger de son indiscrétion - mais à ce jour, nous
n'en avons aucune preuve. Rien ne nous assure donc que Woutersz n'a pas réussi
à échapper à la mort et à revenir à Batavia, avec les autres rescapés du règne
éphémère mais sanglant de Jeronimus.
À peine débarqué à Java, Francisco Pelsaert 37 s'empressa
de sacrifier à nouveau à son inclination pour le beau sexe. Il n'avait pas
terminé son rapport pour le Conseil des Indes, qu'il parvint à nouer une
liaison avec une certaine Pieterge 38 , mariée à un Willem Jansz. La
dame profita de l'absence de son époux légitime, retenu loin de Batavia, pour
se divertir un peu et, en décembre 1629, le pasteur local la surprit, elle et
deux de ses amies, en la « galante compagnie » de MM. Croock, Sambrix et
Pelsaert. Pieterge et ce dernier se firent vertement rappeler à l'ordre par
l'homme de Dieu, et l'affaire fut portée devant le Conseil de l'Église de
Batavia. Les notes du pasteur laissent clairement entendre que leurs relations
étaient de nature charnelle, et qu'elles auraient certainement perduré, si
l'Église n'avait veillé à y mettre bon ordre.
Cet avertissement fut néanmoins suivi d'effet et
l'aventure semble avoir pris fin, puisque Pelsaert avait rompu avec sa
maîtresse dès la fin de janvier 1630, date à laquelle il fut appelé à
s'expliquer devant le Conseil des Indes. Il ne devait pas en mener très large
en arrivant à l'audience. On pouvait s'attendre à une certaine sévérité à
l'encontre d'un homme qui, non content d'avoir échoué à maintenir l'ordre sur
son navire, avait poursuivi sa route vers Java en abandonnant plusieurs
centaines de rescapés aux mains d'un monstre tel que Jeronimus. Heureusement
pour le subrécargue, la récupération d'une bonne partie des marchandises et des
objets de valeur sur l'épave du Batavia , ainsi que la capture des
mutins, parlaient en sa faveur. Le Conseil se garda donc de l'accabler comme de
l'encenser outre mesure et préféra l'envoyer comme chef adjoint d'une expédition
militaire à Jambi 39 , un port poivrier de Sumatra assiégé par les
Portugais. Pelsaert y passa les mois de mai et de juin 1630, prêtant main-forte
aux assiégés.
L'expédition de Jambi le tint occupé jusqu'à la mousson de
septembre, dont les forts vents devaient le ramener vers Surah. Les «joujoux »
d'argenterie, grâce auxquels il espérait s 'assurer les bonnes grâces du Grand Moghol, étaient destinés à la
cour de Lahore, tout comme le camée de Gaspar Boudaen, et Pelsaert devait avoir
parfaitement conscience qu'à défaut d'un succès total dans cette partie de sa
mission, il perdrait tout espoir de regagner les faveurs des Dix-sept.
Entre-temps, il eut tout loisir de coucher par écrit sa version des événements
des Abro-lhos, pour les directeurs de la chambre d'Amsterdam.
Les journaux du Batavia, qui contiennent un compte
rendu détaillé de la mutinerie, parvinrent à Amsterdam en juillet 1630. Ces
Dix-sept Messieurs durent les lire attentivement, mais ils ne furent pas
pleinement convaincus par les explications du commandeur, ni par sa
conduite. A cette date, il était toutefois trop tard pour lui faire part de
leur mécontentement, car Pelsaert était à l'agonie - sans doute terrassé par
cette même fièvre qui avait déjà failli l'emporter à bord du Batavia, peu après le passage du Cap.
Son mal semble ne l'avoir jamais vraiment quitté, car
pendant son voyage sur le Sardam, il avait passé le plus clair de
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