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L'archipel des hérétiques

L'archipel des hérétiques

Titel: L'archipel des hérétiques Kostenlos Bücher Online Lesen
Autoren: Mike Dash
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il reprochait
de vouloir innocenter Bastiaensz ex cathedra, sans y regarder de plus
près. Specx était manifestement convaincu que le pasteur ne s'était pas montré
à la hauteur de sa tâche dans les Abrolhos. Si les malheureux naufragés du Batavia avaient pu compter sur un pasteur d'un tempérament plus énergique
et plus courageux, déclara-t-il aux prélats de Batavia, « les choses auraient
peut-être pris un tout autre cours ».
    Bastiaensz eut donc à rendre compte de sa conduite
équivoque sur l'île des mutins et sa réputation n'en sortit pas intacte. Le
soutien que lui conservait le Conseil de l'Église lui permettait du moins de
continuer à officier dans toutes les régions relevant de son autorité. Il ne
restait donc plus au pasteur qu'à trouver une paroisse adéquate. On parla un
moment de l'envoyer à Surah, mais rien ne se concrétisa. Ce ne fut qu'après un
long séjour à Batavia qu'il fut envoyé dans les lointaines îles Banda, comme
ministre du culte auprès des troupes qui gar-daient la réserve mondiale de noix
muscade. Bas-tiaensz resta à Java jusqu'à la fin de ses deux ans de deuil et,
en juillet 1631, il épousa la veuve du bailli de Batavia, une certaine Maria
Cnijf. Il s'embarqua peu après pour les îles Banda, où il ne survécut qu'à
peine dix-huit mois, avant de succomber à la dysenterie, au printemps 1633.
    Gijsbert Bastiaensz, qui avait tant souffert dans
l'archipel de Houtman, repose donc aujourd'hui dans une tombe inconnue, sur une
île tout aussi lointaine, dans un oubli tout aussi profond. La nouvelle de sa
mort ne parvint à Batavia qu'au cours de l'été 1634, où elle fut accueillie
dans une indifférence quasi générale 48 .
    Des quelques rescapés du Batavia qui devaient
revoir le sol natal, sa fille Judick fut parmi les plus éprouvés.
    Lorsque la seule survivante des enfants de Bastiaensz
s'était embarquée sur le Batavia, elle était l'aînée d'une fratrie de sept.
Un peu plus d'un an plus tard, elle débarquait à Java dans le plus total
dénuement, avec son père pour toute compagnie, après avoir successivement
échappé au scorbut, à un naufrage, au massacre de sa mère et de ses six frères
et sœurs, et à deux mois de cohabitation avec cet étrange « fiancé » que fut
Coenraat Van Huyssen. Elle n'avait pas encore vingt-deux ans, et ses
tribulations n'étaient pourtant pas près de leur terme.
    Son souci le plus immédiat devait être la précarité de sa
situation financière. L'enquête que mena le Conseil de l'Église de Batavia
concernant son père empêcha ce dernier de travailler pendant les quelques mois
qui suivirent leur arrivée et, comme ils avaient tout perdu dans le naufrage.
Bastiaensz et sa fille traversèrent une longue période de difficultés
financières. Judick dut alors juger qu'un mariage serait la solution la plus
commode à ses problèmes. En Hollande, la quasi-indigence de son père et la
perte de sa propre virginité eussent constitué un grave handicap, mais en Orient,
il n'en était rien. A Java, où les Européennes étaient si rares, une jolie
jeune fille à marier était un véritable trésor. Tous les marchands et les
soldats de la ville examinaient les nouvelles venues d'un œil alléché, « telles
des poires au four 49 ». La fille du pasteur dut n'avoir que
l'embarras du choix.
    Hélas, là encore, elle joua de malchance. Quelques
semaines après son arrivée, Judick rencontra et épousa un certain Pieter Van
der Hoeven, dont les archives ne mentionnent pas la profession. Elle devait
espérer assurer son avenir grâce à ce mariage, mais Pieter mourut trois mois
plus tard. Judick porta son deuil pendant un an, avant de se remarier, cette
fois avec Helmich Helmichius, d'Utrecht, qui l'emmena sur l'île d'Ambon. Ce
nouvel époux, un pasteur apparemment sans histoire, était probablement une
relation de son père. Cette fois, leur vie conjugale dura un peu plus longtemps
- jusqu'en 1634, année où la dysenterie emporta Helmichius, tout comme elle
avait emporté Gijsbert Bastiaensz, un an plus tôt, laissant la malheureuse à la
fois orpheline et veuve pour la seconde fois.
    La VOC elle-même s'émut d'un tel acharnement du sort et,
sur ordre du Conseil des Indes, Judick reçut six cents florins en compensation
de son veuvage et de toutes les souffrances qu'elle avait endurées 50 .
Grâce à ce petit pactole (qui équivalait à quelque chose comme quarante-huit
mille dollars actuels), elle put retourner à Dordrecht

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