L'archipel des hérétiques
sans puiser dans la
somme qu'elle avait héritée de son second mari. Elle était de retour dans sa
ville natale en octobre 1635, lorsque, âgée de vingt-sept ans et en pleine
forme, elle établit un testament où elle faisait de deux de ses oncles et d'une
de ses tantes ses « légataires universels » - ce qui nous laisse penser que ni
ses fiançailles avec Coenraat Van Huyssen, ni ses deux mariages successifs ne
lui avaient donné de descendants viables. Ce testament nous indique toutefois
que la jeune veuve était enfin à l'abri du besoin, puisqu'elle laissait un
millier de florins à partager entre ses autres parents, les bonnes œuvres de
l'Église réformée de Dordrecht, et une institution religieuse de la ville.
On ne retrouve aucune trace de son décès dans les archives
de Dordrecht. Peut-être prit-elle un troisième mari, avec qui elle serait
partie s'installer dans une autre ville ? Peut-être fut-elle victime de la
grande peste bubonique qui s'abattit sur la ville en 1636, semant
temporairement le désordre dans les archives de la cité... ? En l'absence de
nouvelles sources d'informations, ces questions resteront sans réponse.
Après avoir parcouru vingt-cinq mille kilomètres pour
rejoindre son époux, Creesje Jans apprit elle aussi qu'elle était veuve. Au
terme de toutes ces épreuves, elle se retrouvait donc seule, dans une ville
dévastée où elle n'avait rien à faire et ne connaissait pratiquement personne.
En septembre 1627, Boudewijn Van der Mijlen, son mari,
avait été envoyé à Arakan, un port fluvial de Birmanie, pour acheter des
esclaves destinés aux colonies hollandaises de Java. Il devait y rester jusqu'à
nouvel ordre et dans les archives rien n'indique qu'il soit jamais revenu à
Batavia. Il était assurément mort en juillet 1629, lorsque « Lucretia Jans
d'Amsterdam » est citée dans les registres de la ville comme sa parente la plus
proche. Il approchait alors de la trentaine et Creesje venait d'avoir
vingt-huit ans lorsqu'elle découvrit qu'elle avait perdu non seulement ses deux
parents et ses trois premiers enfants, mais aussi son mari.
Cette femme, pour qui s'étaient consumés des soupirants
aussi divers que Jeronimus Cornelisz, Ariaen Jacobsz ou Francisco Pelsaert, se
retrouvait donc seule au monde. La vie était dure au xvn e siècle, et
il était exceptionnel d'atteindre l'âge mûr sans avoir perdu au moins un proche
parent. Creesje Jans avait pourtant traversé bien plus que sa part d'épreuves,
et il serait bien surprenant qu'elle en soit sortie totalement indemne. Mais
cette femme d'un courage, d'une beauté et d'un tempérament hors du commun
devait toujours faire un parti très enviable. En octobre 1630, elle épousa un
certain Jacob Cornelisz Cuick 51 , avec qui elle vécut à Batavia
jusqu'en 1635 - date correspondant probablement à la date d'échéance du contrat
de Cuick avec la VOC. Ensuite, le couple revint aux Pays-Bas, où tous deux
vivaient encore en 1641.
Qu'est-ce qui a bien pu pousser Lucretia à rester à
Batavia, et à s'y remarier ? A la différence de la fille du pasteur, elle avait
du bien - sa fortune personnelle, augmentée de ce qu'elle avait hérité de son
défunt mari, dont les arriérés de salaire dans une colonie aussi lointaine
qu'Arakan pouvaient s'élever à plusieurs centaines de florins. Étant à la fois
belle et riche, elle aurait pu prétendre à une union des plus brillantes, avec
un haut responsable de la Compagnie. Son choix s'est néanmoins porté sur un
soldat, un simple sergent, qui avait certes combattu durant le siège du susuhunan, mais n'avait ni le statut social ni les perspectives d'avenir
d'un Van der Mijlen. Le choix de Lucretia appelait donc quelques explications.
Peut-être la solution de l'énigme se trouve-t-elle dans
les registres paroissiaux de Leyde, la ville natale de Jacob Cuick. On y
découvre qu'entre septembre 1637 et décembre 1641, Creesje et son mari furent
parrain et marraine 52 de non moins de quatre des enfants de Pieter
Willemsz Cuick et de sa femme, Willempje Dircx. En lisant quelque peu entre les
lignes, on peut supposer que ce Pieter Cuick était le frère de Jacob, et on ne
peut totalement écarter l'éventualité que sa femme Willempje ait été nulle
autre que Weijntgen Dircx, la demi-sœur de Lucretia, avec qui elle avait vécu à
Amsterdam dans le quartier de Herenstraat, près de vingt ans plus tôt.
Compte tenu des variations dans l'orthographe des noms
propres, habituelles à
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