Le prix de l'hérésie
dans
ses yeux la vieille lueur lascive que je connaissais bien.
« Pas étonnant que tu n’aies pas recherché ma
compagnie, vieux renard, me lança-t-il en se levant pour reprendre le pichet.
Alors le recteur a une fille, hein ? Je n’ai pas cette chance à Christ
Church. Tout ce que j’ai sous la main, ce sont de vieux messieurs ratatinés et
des garçons boutonneux. Tu pratiques ta magie italienne sur elle ?
— Je ne m’intéresse qu’au fait qu’elle se croit en
danger, répondis-je en ignorant son sarcasme. Elle ne le dira pas, mais je
soupçonne que c’est en rapport avec le meurtre de Roger Mercer, et si tout cela
est lié au nid de conspirateurs catholiques de La Roue de Catherine…
— Il faut enquêter sur La Roue de Catherine à la première occasion, conclut Sidney en me rendant le pichet considérablement
allégé. Je ne peux pas m’occuper de ce travail, ma tête est trop connue. C’est
pour cela que Walsingham t’a demandé ton aide, Bruno. Tu peux faire semblant
d’être un des leurs. Gagne leur confiance, introduis-toi parmi eux. Tu as
d’excellentes pistes, je dois dire. Les livres, le garçon qui répète la Litanie
des saints comme un perroquet. Ils se retrouvent peut-être seulement pour dire
la messe, mais il est aussi possible qu’ils complotent contre la reine avec le
soutien de la France ou de l’Espagne. Apprends-en autant que tu peux. »
J’acquiesçai, quoique la perspective de devoir duper Jenkes
et ses comparses aux regards assassins ne fût pas à prendre à la légère.
« Et maintenant, poursuivit Sidney en se levant et en
s’étirant, à mon tour de t’apporter des nouvelles. Le garde-chasse de la forêt
de Shotover a bel et bien perdu un chien. L’un de ses cinq lévriers irlandais a
été loué il y a une semaine. Les chasseurs lui ont déclaré que le chien avait
pris peur à cause d’un bruit et s’était enfui. Apparemment, ils l’ont cherché
en vain dans la forêt.
— A-t-il donné le nom des chasseurs ? demandai-je
avec espoir.
— Évidemment, répondit Sidney en s’appuyant au manteau
de la cheminée, pas peu fier de son information. Il s’agit de William Napper.
Il habite au manoir Holywell, près d’Oxford. Et n’importe quel chasseur peut te
confirmer qu’un chien dressé ne file pas comme ça. Ils sont plus obéissants que
la plupart des soldats de Sa Majesté.
— Napper ? C’est étrange.
— Pourquoi donc ?
— Ton nouvel ami, Gabriel Norris. Je crois qu’il laisse
son cheval à l’écurie du manoir Holywell. Je l’ai vu se rendre là-bas ce
matin. »
Sidney réfléchit un instant, les yeux perdus dans le vague,
et au même instant je remarquai un détail frappant dans la pièce. Un poids vint
aussitôt m’écraser la poitrine.
« C’est une coïncidence. La famille est bien connue,
continua-t-il en allant se poster à la fenêtre, d’où il observa la cour. Au
fond de son cœur, William Napper a toujours été un papiste : il suit les
règles, il va à l’église comme un bon chrétien, même si tout le monde sait que
c’est une mascarade. C’est son frère, George, qui a cherché les ennuis. Il
étudiait à Reims, et aujourd’hui il est détenu à Cheapside. Curieux que le
jeune Norris s’associe à eux. Je suppose que nous devons le garder à l’œil, lui
aussi. » Il se tourna pour me faire face. « Bruno, est-ce que tu
m’écoutes ?
— Un moment, Philip. »
Je n’étais pas l’homme le plus ordonné du monde, mais
j’étais certain de n’avoir pas laissé les papiers et les livres sur mon bureau
dans un tel chaos. Me levant soudain du lit, je saisis quelques documents pour
confirmer mon intuition, puis passai rapidement en revue tout ce qui se
trouvait là. On avait fouillé dans mes affaires : l’almanach de Roger
Mercer et toutes les théories que j’avais échafaudées avaient disparu.
« Sophia… » murmurai-je, incrédule.
CHAPITRE 11
La pluie qui battait sans discontinuer contre la fenêtre me
réveilla tôt le lundi matin, avant même que la cloche de la chapelle appelle les
hommes de Lincoln College aux matines. Une épaisse couche de nuages s’était
installée durant la nuit. Le ciel était couleur ardoise, la cour pleine de
flaques. Une fois de plus, j’avais été trop préoccupé pour bien dormir. Sidney
et moi avions passé une partie de la nuit à échanger des théories, mais nous
faisions face à un entrelacs de pistes qui ne débouchaient jamais
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