Le prix de l'hérésie
se
faisait-il que je ne l’aie pas remarqué plus tôt dans la rue ? Venait-il
d’une des boutiques ? Cela semblait improbable, aucune n’était ouverte. Je
me rappelai alors que j’avais cru qu’on me suivait juste avant d’entrer dans
Catte Street. L’homme bifurqua dans une allée latérale sans regarder derrière
lui. Je n’avais pratiquement rien vu de son visage, hormis sa barbe. Je
n’arrivais pas à me souvenir si l’un des comparses de l’homme sans oreilles, à La
Roue de Catherine, en portait une. De toute façon, je ne les avais pas
observés d’assez près et ils me tournaient le dos. Pourquoi m’aurait-on suivi
depuis la taverne ? me demandai-je. À moins que ma présence n’ait éveillé
les soupçons, ou bien que je n’aie pas assez bien dissimulé mon intention de
filer l’homme sans oreilles ?
Je remontai Catte Street jusqu’aux remparts de la ville.
Mille questions se pressaient dans ma tête. Qui donc était l’homme sans
oreilles, qui fréquentait aussi bien les bas-fonds que les éminents docteurs de
Lincoln College ? S’il s’agissait bel et bien de Jenkes, cela expliquait
ses liens avec les docteurs, mais il était curieux que Bernard choisisse de se
rendre chez un relieur le dimanche. D’ailleurs, le vieil homme avait tout l’air
de ne pas désirer être vu. Je ressassai tout ce que je savais ou que je
devinais : La Roue de Catherine était peut-être un lieu de
rendez-vous des papistes ; Bernard avait lui-même de la sympathie pour
l’ancienne foi, comme il me l’avait démontré ; et l’homme qui unissait ces
deux mondes faisait commerce de livres. Il n’y avait qu’une explication, qui
avait la force de l’évidence. Je venais de tomber sur quelques-uns des hommes
d’Oxford impliqués dans le trafic de livres bannis, trafic que Walsingham avait
évoqué avec tant d’irritation. Sauf que je ne l’avais pas repéré tout seul, me
dis-je. Quelqu’un m’avait délibérément mis sur la piste, de façon détournée, et
ce quelqu’un avait aussi fait en sorte que j’établisse le lien avec la mort de
Roger Mercer. Il fallait que je trouve d’où venait cette information et
pourquoi cette personne craignait tant de se dévoiler.
Je repassai devant Divinity School et tournai à gauche dans
St Mildred Lane. La tour surplombant Lincoln College se dressait sur ma gauche,
silhouette sinistre se découpant sur fond de ciel pâle. Après avoir franchi le portail,
j’entendis qu’on toquait à la fenêtre de la loge du gardien. Je tournai la tête
et vis Cobbett qui me faisait signe d’entrer.
« Quelqu’un vient d’demander après vous à l’instant,
docteur Bruno, dit-il, la respiration sifflant aussi bruyamment que s’il avait
couru pour m’apporter un message urgent. Un domestique de Christ Church, il
voulait savoir si vous iriez chasser à Shotover cet après-midi. »
Je poussai un juron à mi-voix. Dans l’excitation de ma
découverte, j’avais complètement oublié la promesse faite à Sidney et mon
intention d’aller m’excuser en personne. Au moins maintenant, avec un peu de
chance, j’arriverais trop tard pour me joindre à eux.
« Je n’irai pas, dis-je, moins pour Cobbett que pour
moi. Je ferais mieux d’avertir mon ami.
— Pas la peine, dit Cobbett avec un sourire de
connivence. J’me suis dit qu’vous aviez pas l’air du genre à chasser. Trop
petit pour manier l’arc, si j’peux me permettre. »
Je le remerciai d’un signe de tête et me tournai pour
repartir. Puis je me souvins du conseil de Sidney à propos des gardiens et de
la mine d’informations qu’ils représentaient. La bière que nous avions achetée
pour encourager Cobbett à parler librement attendait toujours dans ma chambre.
« Voudriez-vous boire un verre avec moi, Cobbett ?
lui proposai-je.
— Ma foi, vous lisez dans mes pensées, docteur
Bruno. »
Un sourire avide apparut sur son visage.
« J’me disais justement que j’avais le gosier à sec.
Vous êtes un vrai sorcier.
— Pas du tout, je vous l’assure. Simplement, je
reconnais un homme assoiffé quand j’en vois un. Je reviens dans une minute, lui
annonçai-je avec un sourire.
— Oh, je risque pas d’bouger. »
Il se cala à son aise dans son fauteuil.
« J’vais juste vérifier si j’ai un gobelet propre.
C’est que j’suis pas habitué à recevoir des invités, hein, Bess ? »
ajouta-t-il en massant entre les oreilles la vieille chienne, qui lui répondit
par
Weitere Kostenlose Bücher