Napoléon
et deviennent des déserteurs. Quant aux soldats demeurés sous leurs drapeaux, point d’autre solution pour eux que de devenir à leur tour maraudeurs, mais ils rentrent le plus souvent bredouilles. « Pendant plus de quatre mois, raconte, dans son texte inédit, l’ex-caporal Corniquet, devenu sergent, nous mettions quatre poignées de farine noire dans une marmite d’eau et nous mangions cette colle presque toujours sans sel {18} . Nous fûmes bientôt, depuis l’officier jusqu’au soldat, atteints d’une maladie très incommode qui est la dysenterie... J’étais obligé de m’aider de la crosse de mon fusil pour pouvoir marcher... »
Le 15 août, Napoléon s’arrête devant Smolensk. La ville, située sur la rive droite du Dniepr, est puissamment défendue par une longue, large et massive muraille flanquée de vingt-neuf tours en brique rouge et aux créneaux blanchis. Fortifications construites autrefois à la manière tartare par Boris Godounov. De l’avant-garde, l’Empereur voit de forts mouvements de troupes. Les Russes vont-ils quitter la ville ?
— Si c’est ainsi, déclare-t-il, en m’abandonnant Smolensk, une de leurs villes saintes, les généraux russes déshonorent leurs armes aux yeux de leurs propres sujets !
Mais le lendemain, Ney entraîne l’Empereur à travers les taillis jusqu’à une hauteur. Là, il voit dans un nuage de poussière d’où jaillit l’éclair des armes, cent vingt mille hommes qui se trouvent réunis. « Transporté de joie », Napoléon pousse son exclamation familière :
— Enfin, je les tiens !
Le 17, dès le point du jour, l’Empereur se réveille avec l’espoir de voir l’armée russe rangée sur le champ de bataille qu’il lui a presque désigné, mais le gros de l’ennemi est allé se réfugier à l’abri des puissantes murailles de la ville. La bataille commence furieusement dans les faubourgs s’étageant sur trois ravins précédant les fortifications, enlevées après de lourdes pertes. Les troupes impériales se heurtent aux puissantes murailles. Canonnées, celles-ci résistent au feu de trente-six pièces, crachant à gros boulets, dans l’espoir finalement vain, d’ouvrir une brèche. Les colonnes d’assaut laissent « une longue et large traînée de sang, de blessés et de morts ». Va-t-on devoir commencer un siège ? Les Russes croient en la victoire, mais Barclay n’en donne pas moins, une fois de plus, à ses troupes, l’ordre de reprendre la retraite – en dépit de Bagration qui a maintenant rejoint le gros de l’armée et veut en découdre, poussé d’ailleurs par le représentant de l’Angleterre au quartier général russe.
— On m’a souvent accusé d’avoir fait évacuer la ville, expliquera Barclay, plus tard. Le destin de l’Empire dépendait de la conservation de l’armée qui m’était confiée, tant qu’il n’y en avait pas d’autre pour la remplacer. N’aurais-je pas trahi ma patrie en me laissant guider par le désir de la gloire ?... Je ne sais pas ce qui serait arrivé à nos forces ayant derrière elles les rives abruptes du Dniepr et une ville en flammes.
Bagration, lui, ne décolère pas : « J’ai honte de porter l’uniforme, ma foi, j’en crève ! écrit-il en français à son. ami Ermolov, chef d’état-major de Barclay. On nous a amenés à la frontière, puis on nous a éparpillés, en nous fichant un peu partout comme des pions, puis on est resté là, bouche bée, et ayant emm... toute la frontière, on s’est mis à fuir. J’avoue que cela me dégoûte tellement que j’en deviens fou. Dieu te garde, quant à moi, je vais troquer l’uniforme contre une blouse de paysan. »
Smolensk brûle. Barclay en se retirant a donné l’ordre d’incendier la ville afin de protéger sa nouvelle dérobade. Caulaincourt s’est assoupi au bivouac de l’Empereur, lorsqu’il est réveillé par Napoléon venu voir la cité qui, rapidement, n’est plus qu’une vaste flamme tourbillonnante dévorant Smolensk « avec un sinistre bruissement ».
— C’est une éruption du Vésuve ! s’écrie l’Empereur. N’est-ce pas que c’est un beau spectacle, monsieur le grand écuyer ?
— Horrible, Sire.
Le lendemain, 17 août – la chaleur est ce jour-là devenue fournaise – la Grande Armée entre dans Smolensk aux trois quarts brûlée et dont les rues « offrent un spectacle hideux ». Les maisons que les flammes ont épargnées sont livrées au pillage.
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