Napoléon
« Déjà tout manque pour panser les blessés, raconte Ségur ; il n’y a plus de linge, on est forcé d’y suppléer par le papier trouvé dans les archives. Ce sont des parchemins qui servent d’attelles et de draps-fanons, et ce n’est qu’avec de l’étoupe et du coton de bouleau qu’on peut remplacer la charpie. » Non sans mal, l’Empereur parvient à rétablir l’ordre.
Cependant, l’arrière-garde de l’armée Barclay pourrait dans sa marche de flanc, être prise entre deux feux.
— Barclay a agi en fou, constate l’Empereur. Cette arrière-garde est à nous si Junot marche seulement l’arme au bras.
Mais Junot, frappé d’immobilisme, déjà atteint par la folie qui finira par envahir son pauvre cerveau, refuse de prendre l’initiative de lancer ses troupes en avant. Comme le dira Murat, le même soir, à Napoléon :
— Il faut le dire, malgré mes instances, malgré les instances de Votre Majesté que j’ai pris sur moi d’aller lui rappeler, jamais le duc d’Abrantès n’a voulu déboucher sur la route. Il n’avait qu’un pas à faire pour se trouver derrière les Russes, toutes nos instances ont été inutiles.
— Il me fait perdre la campagne, renchérit l’Empereur.
Bagration et Barclay sont sains et saufs... On les retrouvera.
Ne serait-il pas maintenant plus raisonnable d’arrêter la poursuite et d’hiverner à Smolensk ? Mais Napoléon expose sa pensée :
— Il me faut une immense victoire, une bataille devant Moscou, une prise de Moscou qui étonne le monde !...
Sébastiani a beau lui peindre l’état lamentable de l’armée, l’Empereur réplique :
— Il est affreux, je le sais. Dès Vilna, il en traînait la moitié, aujourd’hui ce sont les deux tiers, il n’y a donc plus de temps à perdre ; il faut arracher la paix et elle est à Moscou. D’ailleurs, cette armée ne peut plus s’arrêter ; avec sa composition et dans sa désorganisation, le mouvement seul la soutient. On peut s’avancer à sa tête, mais non s’arrêter ni reculer : c’est une armée d’attaque, non de défense, une armée d’opérations et non de positions.
Aussi, le 24 août, la poursuite reprend-elle. Napoléon quitte Smolensk pour Durogobouïé en répétant :
— Le péril nous pousse vers Moscou !
Et les troupes, aussi inconscientes que leur maître, lui répondent par un cri :
— À Moscou !
Sans doute l’Empereur préférerait-il recevoir un parlementaire. Il a véritablement tressailli de joie, le 28 août, en recevant un aide de camp de Barclay, venu lui parler de la disparition du comte Orlov. Napoléon en profite pour demander à l’officier d’adresser ses « compliments » au tsar. « Dites-lui, ajoute-t-il, que ni les vicissitudes de la guerre, ni aucune circonstance ne peuvent altérer l’estime et l’amitié que je lui porte. »
Alexandre ne répondra même pas !
Et l’avance française, ainsi que le recul russe, reprennent ! Chaque matin, Napoléon monte l’un de ses chevaux. Tantôt Léonora, tantôt Roitelet, tantôt l’Embelli, Émir, Tauris ou Courtois. La route de Moscou est large. L’infanterie et la cavalerie marchent sur deux files, sur les bas-côtés, l’artillerie et le charroi roulent au milieu. À mesure que Napoléon arrive à la hauteur des divers corps, ceux-ci s’arrêtent et se rangent en bataille, les tambours battent aux champs, les Aigles de la Grande Armée s’abaissent, des acclamations prolongées se font entendre. Il n’y a que la Garde à qui il est interdit d’accueillir l’Empereur par des « vivats », car, entourant sans cesse sa personne, « ce cri serait devenu trop fréquent, et pour ainsi dire banal ».
L’enthousiasme éclate, en dépit des incendies qui continuent à faire rage dans toutes les directions :
« Nous ne trouvions presque partout que la désolation la plus complète et des décombres fumants. » L’accrochage avec l’arrière-garde russe a lieu tous les jours à peu près entre trois et quatre heures, précise le sergent Corniquet. « Nous entendions le canon pendant une demi-heure environ et nous passions ensuite par l’endroit où l’escarmouche avait eu lieu. »
Le 28 août, Napoléon arrive à Viazma, détruite, elle aussi, par les flammes. L’armée souffre toujours de la fatigue, de la faim et de la soif. « On se dispute quelques bourbiers, raconte le comte de Ségur, on se bat près des sources, bientôt troublées et taries ;
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