Napoléon
hors quelques déserteurs aussi et, bien entendu, les colonies étrangères – ont quitté Moscou à la suite de l’armée. Les officiers supplient Napoléon de ne pas entrer immédiatement dans Moscou ; il y a, dans le faubourg de Dorogomilov, non loin de la grand-route, une auberge construite en bois où S.M. impériale pourrait loger. La chambre où Napoléon va passer sa première nuit est d’une saleté à frémir, l’odeur à tomber. Les domestiques font brûler du vinaigre, mais en vain.
Pendant ce temps, les soldats se sont répandus dans la ville pour chercher de la nourriture. L’un d’eux qui a pénétré dans une maison encore habitée, entend – horrifié – un enfant s’exclamer avec haine :
— Des vivres pour les Français ? Le mastic des vitres est assez bon pour les nourrir !
Cependant des bruits inquiétants commencent à courir : quelques incendies – particulièrement dans le Grand Bazar – se sont déclarés et déjà des voyous pillent les maisons désertes.
— Surtout, ordonne Napoléon à Mortier qu’il vient de nommer gouverneur de Moscou, point de pillage ! Vous m’en répondez sur votre tête ? Défendez la ville envers et contre tous !
Dans la soirée, les foyers d’incendie se multiplient et l’on ne parvient point à les maîtriser – le gouverneur russe ayant fait donner l’ordre d’enlever toutes les pompes de la ville et de leur faire prendre la route de Riazan. Il a même ordonné bien plus que cela : l’incendie de la ville !
À Sainte-Hélène, Napoléon déclara :
— Il ne m’est pas démontré que les Russes aient voulu brûler Moscou, ni qu’ils en aient reçu l’ordre.
Mais alors l’Empereur n’avait pas eu connaissance de la déposition du commissaire Voronenko devant le tribunal de Moscou. « Le 14 septembre, à cinq heures du matin, a déclaré ce dernier, le comte Rostopchine m’envoya à la Halle aux Vins et aux Halles Minty, au commissariat, et me chargea au cas où l’ennemi entrerait subitement d’essayer de tout anéantir par le feu ; ce que je fis, jusqu’à dix heures du soir, en divers endroits, dans la mesure de mes forces, en présence de l’ennemi. » Ce document se trouve conservé aux Archives scientifiques et militaires de Moscou, sous le numéro 4346. Sans vouloir appeler à la barre de l’Histoire les combattants de la Grande Armée, cette déposition vient corroborer les déclarations des autres témoins français demeurés à Moscou – tels le curé de Saint-Louis ou l’émigré Beauchamp – et ruiner la bien tardive mise au point de Rostopchine. Après avoir paisiblement accepté, durant onze années, d’être appelé « l’incendiaire de Moscou », Rostopchine, en 1823, accusera les Français d’avoir brûlé Moscou... par imprudence « en visitant de nuit les maisons » et en s’éclairant « avec des bouts de chandelles, des torches et des fagots. Plusieurs même, précisera-t-il, entretenaient, au milieu des cours, des bûchers allumés pour se chauffer. » Certes, l’absence de discipline dans l’armée des vainqueurs peut être une raison suffisante pour expliquer quelques foyers d’incendie, mais non pour élucider les raisons de l’effroyable brasier. Le fait d’avoir donné l’ordre d’enlever les pompes de la ville n’est-il pas accablant ? D’ailleurs, les fils et les descendants de Rostopchine considèrent toujours le gouverneur comme celui qui avait eu la gloire, en mettant le feu à Moscou, d’en avoir chassé Napoléon. Le comte Anatole de Ségur, petit-fils du gouverneur, précisera : « Après un examen approfondi des faits et des témoignages, ma conviction se résume à ceci : le comte Rostoptchine n’est pas l’unique, mais il est le principal auteur de l’incendie de Moscou. » Et ceci, me semble-t-il, peut-être la conclusion de l’Histoire.
Le soir du 14 septembre, un globe de feu éclate dans le quartier de la Yaouza et donne l’éveil aux habitants ; une maison est déjà la proie des flammes, tandis que de l’autre côté, près du Pont de Pierre, le grand magasin d’eau-de-vie, appartenant à la Couronne, est en feu. Vers onze heures du soir, l’incendie se propage avec violence dans les boutiques situées près de la Bourse : des magasins remplis d’huile et de suif brûlent comme des torches. Kitaï-Gorod, la cité chinoise, n’est plus qu’une flamme.
Et il est toujours impossible de trouver les pompes de la ville... Les
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