Napoléon
allemands, polonais, italiens ou espagnols qui se conduisent le plus affreusement. « Les vrais Français sont bons, peut-on lire dans un document conservé aux Archives russes ; on les reconnaissait à leur uniforme et à leur langue, ils ne faisaient presque jamais de mal à personne ; mais, par contre, toutes leurs recrues nouvelles et allemandes ne valaient rien. » Un seul point est cependant commun à tous : l’ivrognerie – et, bien entendu, le pillage. « J’étais riche de fourrures et de tableaux, dira B.T. Duverger ; j’étais riche de caisses de figues, de café, de liqueurs, de macaroni... » On dédaigne cependant le poisson salé et même le caviar qui surprend le palais des Occidentaux.
Napoléon, lui aussi, pille... mais à sa manière. Il donne l’ordre d’enlever la gigantesque croix d’or qui se trouve en haut de la tour d’Yvan. Elle est destinée à orner le dôme des Invalides. L’Empereur assiste à la difficile opération exécutée par les sapeurs de la Garde. La rupture d’un câble fait tomber la croix, et « la terre tremble sous ce poids énorme ». Trophée inutile... car la croix disparaîtra on ne sait où pendant la retraite !
L’Empereur a certes interdit le pillage, mais il est bien difficile d’arrêter la soldatesque. Pour commencer, Napoléon donne l’ordre de faire fusiller les incendiaires. Peu à peu, il parvient, grâce à la Garde, à apporter dans cette mascarade indigne un peu de calme. La discipline est rétablie, l’artillerie, le charroi, les approvisionnements organisés. On crée une municipalité russe composée de trente-deux personnes et l’on placarde dans la ville ces lignes : « Habitants de Moscou ! Vos malheurs sont cruels, mais Sa Majesté l’Empereur et roi désire en arrêter le cours. Des exemples terribles vous ont montré comment il punit la désobéissance et le crime... Une administration paternelle, élue parmi vous-mêmes, constituera votre municipalité. Elle s’occupera de vous, de vos besoins et de votre bien-être. » Décision qui, on s’en doute, ne tranquillisa nullement la poignée de Moscovites demeurée dans la ville.
On finit par s’organiser. Un restaurant s’est installé dans une baraque de la place Rouge : « On m’y servit un bifteck aux pommes, une bouteille de vin et le café pour la somme assez peu modeste de huit francs », écrit le capitaine Brandt. Les cosaques continuent à intercepter le courrier le long de l’interminable route et nous pouvons aujourd’hui nous pencher sur ces lettrés qui nous apportent tant de choses vues, croquées sur le vif : « Nous nous sommes procuré trois vaches à nous trois, écrit l’un des occupants de Moscou, le colonel Parguez – à Mme Parquez, 3, rue de l’Échelle, aux Tuileries, à Paris – et à nous trois nous gobons une soupe au café tous les matins... Tu vois que nous ne sommes pas si malheureux... »
Continuons à feuilleter la liasse passée par bien des mains avant d’échouer dans le calme des archives soviétiques. Le lieutenant Paradis à Mlle Geneviève Bonnegrâce, à Ollioules (Var ) : « Mon incomparable amie, j’ai fait l’acquisition d’une fort belle pelisse en poil de renard couverte d’un très beau satin violet... » Le même Paradis écrira à son fils : « Grâce à l’Être Suprême, je me porte bien... » L’officier hollandais List annonce à sa femme, demeurant à Amsterdam, préfecture du département français du Zuyderzée : « Je ne puis te dire le plaisir que je ressens à me trouver sous un toit, assis sur des chaises et ayant des tables et des assiettes pour manger, car depuis quatre mois nous couchions à la belle étoile et mangions comme des cochons étendus par terre... »
« Si j’ai tant tardé à vous donner de nos nouvelles, c’est que nous avons marché cent cinquante jours sans que nous nous arrêtions, écrit de son côté le brigadier Saquelle à sa soeur, rentière à Sarrebourg (Meurthe ). Maintenant, nous sommes à Mosquot (sic). Nous ne savons pas combien de temps... Je vous envoie quarante-huit francs pour rhabiller nos petites en bas de laine et en souliers et le restant pour vous habiller en taffetas... » Les quarante-huit francs seront saisis avec la lettre, quelque part entre Mosquot et le Niémen. « En résumé, écrit Antoine Varner, « attaché à l’intendance générale », je ne me trouve pas mal de mon voyage en Russie. J’ai vécu. J’ai vu du
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