Taï-pan
petit ?
— Non, ’Pa.
— Bon, ça va, dit Brock en se relevant. Qu’on apporte de la poix. Et du rhum. Vite, nom de Dieu ! Ceux qui sont blessés, qu’ils viennent à l’arrière. Le reste, aux canots et tirez-nous de là. C’est marée haute. Grouillez ! »
Tout en surveillant la manœuvre de mise à l’eau des canots, Nagrek essayait de secouer la douleur de sa tête. Le sang coulait d’une blessure à l’épaule.
Brock fit boire à son fils un boujaron de rhum et dès que la poix grésilla sur le brasier, il trempa un épissoir dedans et fit pénétrer la poix dans la blessure. Gorth grimaça mais n’émit pas un son. Brock soigna ensuite les autres, à la poix et au rhum.
« Moi, monsieur, moi, vous m’avez oublié », gémit un des matelots.
Il se tenait la poitrine à deux mains. Du sang moussait sur ses lèvres, et de l’air sifflait et faisait bouillonner le sang sur la blessure.
« T’es mort. Ferais mieux de faire ta paix avec ton Créateur.
— Non ! Non, bon Dieu ! Donnez-moi la poix… La poix… Dieu… »
Il se mit à hurler. Brock l’assomma et il ne bougea plus, l’air sortant toujours de sa blessure en bulles de sang.
Brock aida son fils à se lever. Une fois debout, Gorth le repoussa.
« Je vais bien, nom de Dieu ! »
Brock le laissa et alla voir à l’arrière. Les canots tiraient dur. L’eau était morte.
« Souquez ferme ! hurla-t-il. Paré à mouiller l’ancre de secours avant, Nagrek ! »
Ils halèrent le navire en lieu sûr, et quand le sondage révéla un nombre de brasses suffisant, Brock fit mouiller l’ancre. Le navire se balança dans la marée descendante et se rétablit.
« Voilier !
— Présent, monsieur, répondit le vieil homme.
— Voyez à faire des linceuls pour ceux-là, lui dit Brock en lui montrant les sept corps. Prenez une vieille grand-voile. Une chaîne à leurs pieds et par-dessus bord à l’aube. Je réciterai l’office comme toujours.
— Bien, monsieur. »
Brock tourna son attention vers Gorth.
« Combien de temps après que t’as pris ton quart, on s’est échoués ?
— Rien que deux ou trois minutes. Non. Il était juste la demie, je me souviens, la cloche venait de piquer un coup. »
Brock réfléchit un moment.
« Nous n’aurions pas dérivé de notre mouillage en une demi-heure. Pas possible. Donc on a été coupés au quart d’avant. Ton quart, dit-il à Nagrek qui frémit. Vingt coups de garcette au lever du soleil pour ceux qu’étaient sur le pont.
— Oui, monsieur, répondit Nagrek, terrifié.
— Mais sans toi je serais mort du coup de pistolet de ce bon Dieu de sale pirate, alors on verra ça plus tard, Nagrek. »
Brock descendit enfin. Liza montait toujours la garde devant la cabine des petites.
« Tout va bien, mon cœur, lui dit-il.
— Merci, Tyler. C’était dur ?
— Passablement dur. C’était le trésor. Attaqués par des pirates dans la rade ! Dans la rade ! Y a des Anglais chez les pirates. J’en ai tué un, qu’il pourrisse, mais l’autre, leur nom de dieu de chef, il s’est échappé. Les petites vont bien ?
— Oui. Elles sont là. Elles se sont endormies, maintenant, dit Liza, puis elle hésita un instant. Je crois qu’il faut que je te parle.
— Et alors, qu’est-ce qu’on fait en ce moment ? »
Elle se retourna, longea gravement la coursive et entra dans la grande cabine. Il la suivit. Elle ferma la porte.
À une heure et demie, Brock remonta sur le pont. La brume s’était un peu dissipée mais le vent était tombé. Il le huma, le goûta et comprit qu’il fraîchirait bientôt et qu’au jour le brouillard se serait dissipé.
« Gorth, descendons voir un peu s’il est rien arrivé à l’argent.
— Y a pas un des fils de putes mécréants qui est descendu, ’Pa !
— On va quand même jeter un coup d’œil. Viens aussi, Nagrek. »
Brock prit une lanterne et ils descendirent à la cale.
« Là, tu vois ? La porte est encore bien verrouillée », dit Gorth, qui souffrait atrocement de sa blessure.
Brock prit sa clef, ouvrit et ils entrèrent. Il posa sa lanterne sur les lingots et referma la porte à clef.
« C’est-y que tu as perdu l’esprit, ’Pa ? » s’étonna Gorth.
Mais c’était Nagrek que Brock regardait.
« Qu’est-ce qu’il y a donc, monsieur Brock ? demanda-t-il.
— Il paraîtrait que Nagrek a, tripoté ta sœur Tess, tu sais, Gorth.
— Je n’ai pas… non, je ne… non,
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