Taï-pan
se fixa sur un point.
« Regarde, petit. Voilà le Blue Cloud ! »
Culum prit les jumelles et vit à son tour le clipper. C’était le jumeau du Thunder Cloud , dix-huit canons, aussi élancé, aussi superbe. Beau même aux yeux de Culum, qui détestait la mer et les bateaux.
« Il porte cent mille guinées d’opium, murmura Struan. Allons, toi, que ferais-tu ? Nous avons trois navires ici et seize autres qui doivent arriver ce mois-ci.
— L’envoyer au nord ? Pour vendre sa cargaison ?
— Sûr, approuva Struan puis une ombre passa sur son visage. J’y pense… Tu te rappelles Isaac Perry ?
— Oui. Il me semble qu’il y a un siècle.
— Je l’ai débarqué, tu te souviens ? Parce qu’il avait failli à Mac Kay, et parce qu’il avait peur de moi et que je ne savais pas pourquoi. J’ai donné quinze jours à Mac Kay pour découvrir la solution de cette énigme mais il n’est jamais revenu à Canton. Hier soir, j’ai vu Mac Kay. Il a un emploi à terre, à présent, magistrat adjoint et sergot. »
Struan s’interrompit pour allumer un cigare, en abritant son briquet entre ses mains ; il le tendit à Culum et en alluma un autre.
« Eh bien, il paraît que Perry est passé chez Cooper-Tillman. Il fait leur route Afrique-Virginie. Commandant un négrier.
— Je ne le crois pas !
— Wilf Tillman me l’a dit. Hier soir. Il a haussé les épaules et m’a raconté que Perry ne voulait plus de la route de Chine. Alors il lui a proposé le bois d’ébène. Perry a accepté. Il est parti la semaine dernière. Juste avant son départ, Mac Kay l’a berné. Ils se sont soûlés ensemble. Mac Kay a dit que je l’avais débarqué, comme Perry, et il m’a maudit et demandé un bord sur le nouveau navire de Perry, en jurant de se venger de moi. L’alcool délie les langues et celle de Perry s’est déliée. Il a révélé à Mac Kay qu’il a vendu une copie de nos marchés secrets de la côte, avec les latitudes et les longitudes et les noms de nos acheteurs d’opium, à Morgan Brock. La dernière fois qu’il était à Londres.
— Alors Brock connaît tous nos comptoirs secrets ?
— Ceux où allait décharger Perry. Dix ans de commerce. Presque tous.
— Que pouvons-nous faire ?
— Trouver de nouveaux coins et de nouveaux hommes de confiance. Tu vois, petit, qu’on ne peut pas accorder sa confiance à beaucoup de gens.
— C’est affreux.
— C’est la loi de la nature. Allez, repose-toi une heure et puis nous redescendrons.
— Où irons-nous ?
— À Aberdeen. Nous allons jeter un coup d’œil discret. Qu’on n’enlève pas les hommes de Wu Kwok. »
Struan ouvrit le havresac et y prit un pistolet qu’il tendit à Culum.
« Tu sais t’en servir ?
— Pas très bien.
— Il faudrait peut-être que tu t’entraînes.
— Très bien. »
Culum examina l’arme. Il avait utilisé une fois des pistolets de duel à la suite d’une sotte querelle d’étudiants, mais son adversaire et lui avaient été si affolés que les balles étaient passées à plusieurs mètres.
« Nous pouvons partir tout de suite, dit-il. Je ne suis plus fatigué. »
Struan hocha la tête.
« Je voudrais attendre que le China Cloud apparaisse à l’horizon.
— Où est-il allé ?
— À Macao.
— Pourquoi ?
— Je l’y ai envoyé, dit Struan sans regarder Culum. La tête de ma maîtresse a été mise à prix. Et celles de mon fils et de ma fille, que j’ai eus par elle, s’ils sont capturés vivants. J’ai envoyé le China Cloud et Mauss pour les chercher et les ramener ici. Ils seront en sécurité, à bord.
— Mais Gordon est déjà là. Je l’ai vu hier.
— Cette fillette n’est pas sa mère. »
Culum s’étonna de ne pas être peiné, scandalisé, horrifié d’apprendre que son père avait deux – non, trois familles. Trois en se comptant lui-même, et Winifred.
« C’est horrible, l’enlèvement. Horrible.
— Ta tête aussi est mise à prix, petit. Dix mille dollars.
— Est-ce que je vaux autant ? Je me le demande.
— Si un Chinois offre dix, tu peux parier que tu vaux cent. Cent mille dollars seraient plus justes, pour toi. »
Culum comprit le compliment mais le laissa passer sans rien dire. Il pensait à l’autre maîtresse, et se demandait comment elle était, et comment était la mère de Gordon. Il réfléchissait froidement, sans rancœur, mais avec du mépris pour la faiblesse et la luxure de son père.
Weitere Kostenlose Bücher