Les Piliers de la Terre
été couronnée ne change rien. Seulement Stephen pourrait
dénoncer le contrat.
— C’est
le marché qui paie la pierre, dit Philip pris d’angoisse. Sans cela, je ne peux
pas construire. Quelle catastrophe !
— Je
suis navré.
— Et
mes cent livres ? »
Francis
haussa les épaules. « Stephen te conseillera de te les faire rembourser
par Maud. »
Philip
était effondré. « Tout cet argent, dit-il. C’était l’argent de Dieu et je
l’ai perdu.
— Tu
ne l’as pas encore perdu, remarqua Francis. Stephen ne va peut-être pas annuler
ta licence. Il ne s’est jamais beaucoup intéressé aux marchés.
— Le
comte William va s’empresser de faire pression sur lui.
— William
a changé d’allégeance, tu te souviens ? Il s’est rangé dans le camp de
Maud. Il n’aura plus guère d’influence auprès de Stephen.
— J’espère
que tu as raison, dit Philip avec ferveur. Je prie le ciel que tu aies
raison. »
Quand il
commença à faire trop froid pour rester assise dans la clairière, Aliena prit
l’habitude de se rendre le soir à la maison de Tom le bâtisseur. Alfred était
en général à la taverne, si bien que la famille comprenait Tom, Ellen, Jack et
Martha. Grâce à la réussite de Tom, ils avaient maintenant des meubles
confortables, un bon feu et des chandelles en abondance. Ellen et Aliena
travaillaient au tissage. Tom dessinait des plans et des diagrammes avec une
pierre épointée, sur des morceaux d’ardoise polie. Jack faisait semblant de
fabriquer une ceinture, d’affûter des couteaux ou de tresser un panier, mais il
passait plus de temps à contempler furtivement le visage d’Aliena à la lueur des
chandelles et à guetter chacun de ses mouvements.
Ils
riaient beaucoup ensemble. Aliena était en général si réservée que c’était pour
Jack une joie de la voir se détendre, un peu comme s’il la surprenait dans son
intimité. Il ne cessait d’inventer des choses pour l’amuser. Il imitait les
artisans sur le chantier, singeant l’accent d’un maçon français ou la démarche
sautillante d’un forgeron. Un jour, il inventa un récit comique de la vie des
moines, les gratifiant de péchés appropriés à chacun : l’orgueil pour
Remigius, la gourmandise pour Bernard le cuisinier, l’ivrognerie pour
l’hôtelier et la concupiscence pour Pierre le prévôt. Martha se pliait de rire
et même Tom le taciturne esquissait un sourire.
Un soir,
Aliena déclara : « Je ne sais pas si je parviendrai à vendre tout ce
tissu. »
La
surprise fut générale. Ellen dit : « Alors pourquoi le
tissons-nous ?
— Je
n’ai pas perdu espoir, dit Aliena. Je suis seulement inquiète. »
Tom leva
le nez de son ardoise. « Je croyais que le prieuré était prêt à tout
acheter ?
— Ce
n’est pas ça le problème. Je ne trouve personne pour le foulage, et le prieuré
ne veut pas de draps en tissage mou. Personne d’autre non plus,
d’ailleurs. »
Ellen
intervint : « Le foulage est un travail épuisant. Je ne suis pas
étonnée que personne ne veuille le faire.
— Vous
ne pouvez pas plutôt engager des hommes ? suggéra Tom.
— Pas
dans une ville prospère comme Kingsbridge. Les hommes ont assez de travail.
Dans les gros bourgs, il y a des fouleurs professionnels, mais la plupart
d’entre eux travaillent en exclusivité pour des tisserands auxquels ils sont
liés. D’ailleurs, cela coûterait trop cher de transporter l’étoffe jusqu’à
Winchester et retour.
— C’est
bien ennuyeux, reconnut Tom en se remettant à son dessin.
— Dommage
qu’on ne puisse pas faire faire le travail par des bœufs », remarqua Jack.
L’assistance
éclata de rire.
« Pourquoi
ne pas essayer d’apprendre à un bœuf à bâtir des églises, aussi ? dit Tom.
— Ou
à utiliser un moulin, insista Jack sérieusement. Il y a quelquefois des moyens
faciles d’accomplir les travaux les plus durs.
— Elle
veut fouler le tissu, pas le moudre », dit Tom.
Jack
continuait sa pensée. « On utilise des appareils de levage et des treuils
pour soulever des pierres jusqu’en haut des échafaudages.
— Ah,
s’exclama Aliena, s’il existait quelque mécanisme ingénieux pour fouler ce
drap, ce serait merveilleux. »
Jack avait
une telle envie de rendre service à Aliena qu’il résolut de trouver coûte que
coûte un moyen.
« J’ai
entendu parler, dit lentement Tom, d’un moulin à eau qu’on utilisait pour
actionner le soufflet
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