Les révoltés de Cordoue
et colorés, qui la rendaient unique au monde ; on disait aussi que si
on tendait l’oreille, on entendait toujours l’écho des prières des croyants.
Au souvenir des insultes des chrétiens le jour de leur
arrivée à Cordoue et de la suspicion avec laquelle les gens le regardaient
quand, portant le fumier, il s’approchait de la mezquita après avoir franchi le
pont romain, Hernando rejeta l’idée. Même les enfants paraissaient défendre le
temple des hérétiques ! Il marcha dans les rues de la Ajerquía et de la
medina, et se rendit compte que Cordoue elle-même était, dans son ensemble, un
vaste temple de la chrétienté. Aux quatorze temples construits par le roi
castillan, correspondant aux paroisses de la ville, s’en ajoutait un autre,
postérieur, et près d’une quarantaine de petits hôpitaux ou asiles, tous avec
leur église correspondante. Entre églises et hôpitaux, on voyait de grandes
étendues de terrain avec de magnifiques couvents occupés par des ordres
religieux : San Pablo, San Francisco, la Merced, San Agustín et la
Trinidad. Et aussi d’imposants couvents de religieuses, comme celui de Santa
Cruz, contigu à la calle de Mucho Trigo où vivait Hernando, celui de Santa
Marta, et tant d’autres bâtis depuis la reconquête, tous cachés à la curiosité
du voisinage au moyen de longs et hauts murs aveugles blanchis à la chaux,
ouverts seulement via des portes d’accès.
À chaque coin de rue de Cordoue apparaissaient des peintures
ou des sculptures d’ecce homo, de vierges, de saints ou de christs, certains de
taille humaine, et une infinité d’autels que les vieux chrétiens veillaient à
garder toujours éclairés par des bougies, seules lumières nocturnes de la
ville. De minuscules ermitages, parmi lesquels certains n’abritaient pas plus
de douze personnes, béguinages et maisons de recluses, étaient disséminés
partout, comme les moines ou les frères qui, constamment, demandaient l’aumône
pendant le tambourinage des rosaires chantés dans les rues.
Comment allaient-ils pouvoir survivre, eux, dans ce
gigantesque sanctuaire ? pensa Hernando debout, le regard perdu sur la
façade de l’église de Santa Marina, près des abattoirs, derrière le cimetière
qui entourait le temple sur trois côtés, et où le conduisirent ses pas, au nord
de la ville.
Juviles ! La montagne ! cria-t-il en son for
intérieur. Là, au calme, sous les premiers rayons du soleil, il se sentit sale
et puant le fumier putréfié.
— Ne songe même pas à te laver, l’avait prévenu Hamid.
C’est un des comportements que les chrétiens surveillent et considèrent comme
un signe d’hérésie.
— Mais…
— N’oublie pas qu’eux ne le font pas, le coupa l’uléma.
À l’occasion ils se lavent les pieds, mais la plupart d’entre eux se baignent seulement
une fois par an, le jour de leur fête. Les dentelles de leurs chemises sont des
nids à poux et à puces. J’en souffre tellement ! Rappelle-toi qu’une de
mes responsabilités est de changer les draps de la maison close.
Il avait suivi son conseil à contrecœur et ne s’était pas
lavé jusqu’au moment où la puanteur s’était cousue à sa peau, comme cela
arrivait avec tous les Maures… comme cela arrivait avec tous les chrétiens.
Conscient de son odeur, il avait observé les enterrements des paroissiens aux portes
de leur église, nobles et riches. Tous ceux qui le pouvaient se payaient une
tombe à l’intérieur d’une église, d’un couvent ou de la cathédrale, mais
commerçants et artisans gisaient là, au milieu des rues de Cordoue, tandis
qu’on enterrait les indigents aux abords de la ville.
Le dimanche, il était obligatoire d’assister à la messe, et
il devait s’y rendre accompagné de Fatima, son épouse légitime aux yeux des
chrétiens, qui fréquentait désormais tous les vendredis les cours
d’évangélisation qu’on lui avait imposés le jour de leur mariage.
Alors, il redescendit à San Nicolás de la Ajerquía, en
longeant la rivière de San Andrés. Ce qui débordait à Cordoue, en plus de la
dévotion chrétienne, c’était l’eau : comme dans la Sierra Nevada, mais à
la différence de l’eau cristalline des vallons des Alpujarras, ici elle
inondait les places ou coulait, corrompue, jusqu’au fleuve. Dans la rivière de
San Andrés, près de laquelle marchait à présent Hernando, affluaient les eaux
qui récupéraient les déchets des abattoirs et ceux de tout ce qui
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