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Les révoltés de Cordoue

Les révoltés de Cordoue

Titel: Les révoltés de Cordoue Kostenlos Bücher Online Lesen
Autoren: Ildefonso Falcones
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jusqu’à quatorze, voire
seize familles, leur avait commenté Hamid quand il leur avait proposé cette
demeure. Le roi, avait-il expliqué devant leurs visages incrédules, a décrété
que les Maures partageraient leur habitation avec de vieux-chrétiens pour que
ces derniers puissent les surveiller, mais le conseil municipal n’a pas cru
opportun d’obéir à cet ordre puisqu’il a compris qu’aucun chrétien ne voudrait
vivre avec nous, et il a décidé que nous vivrions dans des maisons
indépendantes, à condition qu’elles se trouvent entre deux bâtiments occupés
par des chrétiens. De plus, avait-il ajouté en faisant claquer sa langue, ici
toutes les maisons sont propriété de l’Église ou des nobles, qui touchent de
bonnes rentes en les louant, ce qu’ils ne pourraient pas faire si nous vivions
avec les chrétiens. Nous devons être plus de quatre mille Maures à Cordoue. Il
n’a pas été très difficile aux Vingt-Quatre du conseil de prendre cette
décision : ils nous paient des salaires de misère, mais gagnent beaucoup
d’argent grâce à nous : d’abord ils nous exploitent, et ensuite ils nous
reprennent nos revenus dérisoires à travers le loyer de leurs maisons.
    Comme ils avaient été les derniers à arriver, ils furent
contraints de partager une pièce avec un jeune couple qui venait d’avoir un
bébé, lequel semblait éveiller chez Fatima, accablée, des sentiments. La jeune
fille se contentait de suivre les instructions qu’à tout moment lui donnait
Aisha. Une fois qu’elle les avait remplies, elle replongeait dans un silence
tenace, qu’elle interrompait seulement pour murmurer une prière. Parfois elle
levait le visage en entendant pleurer le petit. Les rares fois où il s’était
trouvé à la maison, Hernando avait tenté de lire, en vain, dans ses yeux noirs,
désormais toujours éteints, autre chose qu’un immense chagrin.
    Aisha aussi laissait échapper de tristes regards en
direction du nouveau-né. Au moment où les autorités les avaient recensés, on
leur avait arraché Aquil et Musa, comme tous les mineurs déportés, pour les
confier à de pieuses familles cordouanes, censées les élever et les convertir à
la foi chrétienne. On avait forcé Aisha et Brahim, pour une fois aussi
impuissant que sa femme, à voir leurs enfants, pleurant toutes les larmes de
leur corps, leur être enlevés et remis entre les mains d’inconnus. Le visage du
muletier avait exprimé une fureur sauvage : c’étaient ses garçons !
La seule fierté qui lui restait !
    Cependant, ce n’était ni Fatima, ni la perspective de vivre
dans la même pièce que le jeune couple et son bébé, qui poussa Hernando ce
dimanche-là à se lever avant qu’il fasse jour et à sortir discrètement. Au
cours de la nuit, alors qu’ils étaient tous entassés dans la pièce, Brahim
avait cherché Aisha pour la première fois depuis des mois, et celle-ci s’était
donnée à lui, conformément à son devoir de première épouse. Tendu,
recroquevillé sur sa paillasse, Hernando avait entendu les soupirs et les
gémissements de sa mère juste à côté de lui. Il n’y avait pas de place !
Dans la pénombre, les paupières fortement serrées, il avait souffert de sentir
le plaisir qu’elle parvenait à donner à Brahim, renversée sur lui comme étaient
tenues de le faire les femmes musulmanes : en cherchant à se rapprocher de
Dieu à travers l’amour.
    Il ne voulait plus voir sa mère. Il ne voulait plus voir
Brahim. Il ne voulait plus voir Fatima !
    Mais il eut beau quitter l’habitation et déambuler dans les
rues de Cordoue sous le soleil qui commençait à les éclairer, il ne parvint pas
à se défaire de cette sensation d’étouffement. Il voulut d’abord se diriger
vers la mezquita, contempler de près cette construction qui dépassait tous les
édifices de Cordoue et qu’il voyait chaque fois qu’il traversait le pont
romain, en revenant à la tannerie avec le fumier. Il ne restait aucune autre
mosquée dans la ville des califes. Le roi Ferdinand avait ordonné qu’on bâtisse
des églises à leur place ; quatorze au moins avaient été construites aux
dépens de lieux de culte musulmans. Les autres avaient été démolies. La
mezquita des califes n’était plus une mosquée, mais on racontait qu’on pouvait
encore apercevoir les jalousies sur les portes d’entrée, les arabesques ou les
longues rangées de colonnes couronnées par des doubles arcs en fer à cheval,
ocre

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