Les révoltés de Cordoue
le chevalier
royal ne le quittait pas des yeux et l’observait avec attention, la main droite
posée sous son menton : lorsqu’il entrerait dans l’arène, l’étalon
sentirait à nouveau le sang. Que ferait alors Hernando ?…
En effet, le cheval entreprit de reculer. Aussitôt, Hernando
tira vivement sur la bride et lui donna un coup de pied dans la panse. L’étalon
tremblait, mais il obéit et entra sur la plaza de la Corredera. Il dépassa les
cadavres de l’autre cheval et du taureau, et don Diego hocha la tête avec
satisfaction. C’est alors que le comte d’Espiel, qui attendait toujours au même
endroit, cria à l’attention d’Hernando :
— Comment oses-tu frapper mon cheval ? Il vaut
plus cher que ta vie !
Les deux laquais qui servaient le noble dans l’arène
coururent vers Hernando. Le premier lui arracha la bride des mains et l’autre
l’attrapa par le bras.
— Arrêtez-le ! ordonna le comte d’Espiel.
Le public, après cette longue attente, se remit à crier. Dès
qu’il sentit le contact du laquais sur son bras, Hernando asticota le cheval,
qui tourna sur lui-même et balaya les laquais de sa croupe. Le jeune homme en
profita pour leur filer entre les mains. Il sauta par-dessus le cadavre du
taureau et se mit à courir en direction de la plaza de la Paja. Lorsqu’il passa
devant don Diego, celui-ci fit un geste impératif à l’attention de deux laquais
à son service avec qui il avait parlé tandis qu’Hernando s’échappait de
l’arène. Les laquais de don Diego s’élancèrent à la poursuite du garçon. Un
alguazil qui surveillait la place fit de même et réussit à l’arrêter. Au loin,
plusieurs domestiques du comte d’Espiel se mirent à courir dans leur direction.
— Que… ? commença à dire l’alguazil.
— Lâchez-le ! ordonna l’un des laquais en arrachant
Hernando d’entre ses mains.
— Ce sont eux qu’il faut arrêter ! ajouta l’autre
laquais en montrant les serviteurs du comte d’Espiel. Ils veulent
l’assassiner !
L’accusation suffit pour que d’autres alguazils barrent la
route aux hommes du comte et qu’Hernando et les laquais de don Diego se perdent
en direction del Potro.
Pendant ce temps, le comte d’Espiel défilait fièrement, à
cheval, sur la Corredera, sous les applaudissements du public.
— Retirez ces cadavres, demanda don Diego aux membres
des cuadrillas qui assistaient à la scène depuis la barrière en bois, pointant
du doigt le taureau et le cheval morts. Sinon, ironisa-t-il à voix basse en
s’adressant aux cavaliers qui se tenaient près de lui, cet imbécile sera
incapable de quitter la place et on y passera la nuit.
31.
Quelques jours avant ce dimanche de corrida, Fatima et
Jalil, dont le nom chrétien était Benito et qui, avec Hamid, comptait parmi les
vieillards institués chefs de la communauté maure de Cordoue, s’étaient dirigés
vers la prison, chacun portant la nourriture qu’il avait réussi à collecter
pour les prisonniers, comme ils le faisaient régulièrement. Ils avaient parlé
d’Hernando, de son travail pour la communauté.
— C’est un homme bon, avait dit Jalil à un moment
donné. Jeune, sain et fort. Il devrait se marier et fonder une famille.
Fatima n’avait rien répliqué. Elle avait baissé la tête et
ralenti l’allure.
— Il existe une possibilité de régler votre problème,
avait alors ajouté Jalil, qui connaissait leur situation.
La jeune fille s’était arrêtée et avait interrogé
l’ancien :
— Que veux-tu dire ?
— Aisha a-t-elle accouché ? avait demandé Jalil,
tout en faisant signe à Fatima de continuer à marcher.
Ils avaient contourné la mezquita jusqu’à la porte du
Pardon, d’où partait la calle de la Cárcel. Fatima avait vu que le vieil homme
regardait à la dérobée le symbole de la domination musulmane en Occident,
tandis qu’elle se dépêchait de le rejoindre.
— Oui, avait-elle répondu avec mélancolie. D’un beau
garçon.
Cordoue lui avait pris Humam ; Cordoue donnait un
nouveau fils à Aisha.
Jalil avait deviné ses pensées :
— Tu es encore jeune et plus forte que tu n’en as
l’air. Tu le montres jour après jour. Aie confiance en Dieu.
Jalil avait gardé le silence quelques instants. Au moment où
ils débouchaient dans la calle de la Cárcel, le vieil homme avait repris la
parole :
— Quand tu t’es mariée avec Brahim, il était
pauvre ?
— Non. Il était alors le lieutenant
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