Cahiers secrets de la Ve République: 1986-1997
préférerait que la guerre suive son cours, qu’après la période de bombardements se déroule une offensive terrestre qui irait jusqu’à la défaite complète de Saddam Hussein.
« Le plan Gorbatchev, dit-il, m’a été apporté hier soir personnellement par l’ambassadeur d’URSS. Normalement, les Irakiens doivent répondre aujourd’hui, et nous prendrons position le jour même. De toute manière, nous sommes dans la période du compte à rebours, et je suis seul en France à être informé de la date de l’offensive terrestre. Si Saddam accepte le retrait maintenant, ce ne sera pas encore la fin de la guerre. Je me méfie des faux-semblants d’un homme qui agit toujours aux marges de la duperie. Beaucoup de ses manœuvres sont faites pour gagner du temps et attendre la saison chaude, ce qui redouble ma méfiance. »
Un temps, puis : « Je ne serai pas complaisant avec l’Irak. Saddam est un homme d’un cynisme absolu, d’une brutalité inouïe. Pour la paix du cœur et de l’esprit, il vaudrait mieux qu’il s’exile dans le fin fond de l’Indonésie. »
De là à dire que Gorbatchev, lui aussi, fait tout pour gagner du temps et attendre la saison chaude, comme Saddam Hussein, et peut-être pour lui permettre de trouver une issue, il n’y a qu’un pas.
20 février
Déjeuner à la Défense chez Pierre Joxe, nouvellement arrivé dans les lieux. Extraordinaire de voir la rapidité avec laquelle ces gens s’adaptent à leurs nouvelles fonctions : il a l’air d’être ministre de la guerre depuis des années alors qu’il vient à peine de s’installer sous les lambris de l’hôtel de Brienne, rue Saint-Dominique.
Joxe est, d’emblée, décidé à ne pas se laisser aller à la moindre confidence : pas question de poser des questions indiscrètes sur la conduite des opérations ; chacun sent qu’il se ferait sérieusement envoyer aux pelotes au moindre faux pas. D’ailleurs, je ne m’attendais pas à ce qu’il parle sans retenue.
Il a quelques mots pour sous-entendre que Chevènement est allé trop loin et qu’il a fusillé sa carrière (il ne le dit pas dans ces termes, je traduis globalement le sens des courtes phrases qu’il prononce sur son prédécesseur). Lui, Pierre Joxe, a incontestablement su mettre un terme, à temps, à ses interrogations de septembre dernier. Il faut dire que l’autisme de Saddam Hussein, depuis des mois, a de quoi faire réviser tous nos jugements sur la paix et la politique arabe de la France.
Il n’est pas commode, Pierre Joxe, ou alors très impatient de voir ce déjeuner s’achever : il ne l’a accepté que pour complaire aux désirs de son fidèle collaborateur, Guy Perrimond, chargé entre autres de la communication. Il s’irrite de la lenteur avec laquelle les serveurs, qui sont tous de jeunes appelés, passent les plats, leur demande d’ouvrir la fenêtre parce qu’il a trop chaud, puis de la refermer parce que j’ai froid.
Rien d’étonnant à cela : il est né dans le creuset de la politique, a connu de Gaulle tout petit ; son père a été ministre une longue partie de sa vie. La différence entre Pierre Joxe et bien des socialistes, c’est qu’il n’a pas, lui, attendu 1981 pour découvrir ce nouveau monde, les dorures des palais et la vie dans les ministères.
26 février
Résumé rapide, ce soir encore, des chapitres précédents. Un nouvel ultimatum américain a été lancé à Bagdad vendredi de la semaine dernière : l’offensive terrestre en Irak serait déclenchée dimanche (le 24) par les alliés si le Koweït n’est pas évacué dans les vingt-quatre heures. Saddam a émis un communiqué sidérant, trouvant « choquant » – c’est le terme employé – l’ultimatum américain et proposantune évacuation en vingt et un jours, tandis que Tarek Aziz, depuis Moscou où il était le soir même, s’est dit disposé à accepter – trop tard –, au nom de l’Irak, le plan de paix de l’URSS.
Rien de cela n’a marché : les Américains ont refusé la proposition que leur faisait Saddam Hussein d’évacuer le Koweït lentement, trop lentement : vingt et un jours ! Et l’offensive terrestre a commencé le 24. Nous avons pris l’antenne à 4 heures du matin pour la garder sans interruption pendant trente-six heures.
Américains et Saoudiens ont fait mouvement vers Koweït City. Les Anglais ont ciblé Bassora et, refermant le dispositif, les Français de la division Daguet se sont
Weitere Kostenlose Bücher