Cahiers secrets de la Ve République: 1986-1997
fraîchement nommé qui l’annonce et doit affronter la tempête. Raison officielle et sans doute réelle : il a été limogé pour violation du secret professionnel et manquement grave à l’obligation de réserve 14 .
Il fallait voir le pauvre Philippe Marchand, barbu, mal assuré, blafard, lisant de près ses papiers de peur de commettre une faute. Il y a des conférences de presse qui permettent d’éloigner les problèmes. Il y en a d’autres, au contraire, qui enfoncent le clou. Celle de Philippe Marchand est de celles-là !
Du coup, le lendemain, l’ex-commissaire Gaudino a tenu lui-même une conférence de presse : comme il est dégagé de tous ses devoirs envers le pouvoir, il y va carrément. Il renvoie au livre écrit par Jacques Derogy et Jean-Marie Pontaut sur Les Ripoux de la Côte et ajoute, perfide, une phrase du genre : « Je constate que même le nom de celui qui me sanctionne – c’est-à-dire le ministre de la Justice, Henri Nallet – est cité comme intervenant dans l’affaire Urba. On ne peut pas, conclut-il, être juge et partie. »
Tout cela sent très mauvais, d’autant plus que l’opposition s’en empare avec un plaisir extrême. La gauche n’aurait vraiment pas dûcéder à ses mauvais penchants. On me dit là-dessus la vraie pensée de Mitterrand : après tout ce que la droite a fait pendant les années où elle était au pouvoir, jamais la gauche n’en fera autant. Je ne suis pas sûre que l’opinion publique puisse partager ce point de vue. Les Français auront dès lors l’impression que la gauche et la droite, c’est du pareil au même. Peut-être même penseront-ils aussi ce que j’ai tendance à penser : la gauche est encore plus répréhensible, car elle trahit ses propres valeurs, celles sur lesquelles elle a été portée au pouvoir : honnêteté, probité, refus de l’argent-roi.
Je sais bien que tout cela a été provoqué par l’obligation de financer des campagnes et des partis politiques au moment où leur financement n’était pas assuré. Je sais aussi qu’il ne s’agit pas forcément de détournements à des fins d’enrichissement personnel. Tout de même, c’est impardonnable !
Si j’étais Rocard, je n’attendrai pas que Mitterrand me fiche dehors, je profiterai de ce climat exécrable pour partir. Il ne veut sans doute pas abandonner le navire ; mais c’est le navire qui l’abandonne.
1 er avril
La Krajina vient de proclamer son rattachement à la Serbie. La doctrine du maintien du tracé des frontières – position qui est toujours celle de Mitterrand – est battue en brèche : l’Europe a accepté l’indépendance de la Croatie à la demande de l’Allemagne. Aujourd’hui la Croatie, demain la Slovénie. Le respect des frontières, tu parles !
9 avril
J’ai rencontré Thierry Jean-Pierre aujourd’hui pour la première fois dans un restaurant chinois de la rue Pierre-Charron où il a ses habitudes. Thierry Jean-Pierre, c’est le jeune juge d’instruction rouquin qui vient d’être dessaisi du dossier Urba. Quelle erreur !
Je ne suis pas sûre de tout comprendre dans cette histoire, et je m’aperçois que, du coup, je n’en parle guère ici. Pourtant, son importance grandit de jour en jour dans la vie publique. On pourrait même dire qu’elle la mine.
Après son dessaisissement, Thierry Jean-Pierre, considéré désormais comme l’ennemi numéro 1 du PS, ne baisse pas les bras ; iltient à s’expliquer auprès des journalistes et j’ai voulu le rencontrer seule.
Je vais vite : l’affaire a été mise au jour pour la première fois dans le Sud-Est par l’inspecteur Gaudino (voir plus haut). Après son semi-enterrement, c’est Thierry Jean-Pierre qui, me dit-il, tout à fait par hasard (parce qu’une dalle de béton s’est effondrée, faisant des victimes), a mis le doigt sur les liens entre l’attribution de certains marchés publics, l’établissement de fausses factures à des sociétés intermédiaires, et, au bout de tout cela, le financement du Parti socialiste. Il a interpellé et inculpé un responsable d’Urba. Apprenant que celui-ci avait prévenu son supérieur national, le dirigeant socialiste d’Urba, Gérard Monate, Thierry Jean-Pierre a pris le risque de partir pour Paris et de perquisitionner les locaux d’Urba-Graco, ce que la procédure ne l’autorisait pas à faire. C’est pourquoi il a été dessaisi sur-le-champ.
Une fois de plus, quelle maladresse, quelle
Weitere Kostenlose Bücher