Cahiers secrets de la Ve République: 1986-1997
pèse sur lui. »
Sur l’éventualité d’une médiation de l’Iran, Mitterrand est plus que sceptique : « Je ne crois pas, dit-il, à une médiation avant la défaite. Je pense que l’Iran gardera jalousement sa neutralité. Rafsandjani 7 me téléphonera aujourd’hui ou demain. C’est pour se placer plutôt que pour tenter réellement une médiation.
« Évidemment, a-t-il poursuivi, si Saddam Hussein disait “Pouce, je rentre chez moi, j’accepte un contrôle”, bref, s’il reprenait mon plan (sourire), tout serait pour le mieux. Mais je n’y crois pas. »
Quelques phrases sur les relations avec les États-Unis : « Ça va très bien, Bush me téléphone beaucoup ; moi, je suis un peu moins “téléphoneur”. Ils me tiennent très au courant : un amiral américain est venu hier me présenter les photos de leurs bombardements. Leurs tirs sont d’une précision incroyable. »
Sur Saddam Hussein et les pays arabes : « On me fait le reproche de rompre avec le monde arabe ! Pour moi, ceux qui ont gazé 5 000 Kurdes ne sont pas des héros du monde arabe ! La France retrouvera très facilement ses relations avec les pays arabes. Bien sûr, nous prenons des risques ! Et alors ? Si nous n’en prenions pas, nous serions la Suisse ! »
Pour ce qui est des armes chimiques : « J’ai toujours pensé que Saddam Hussein les emploierait. C’est un homme qui ne lésine pas sur les moyens. La France sera très exposée dans la bataille terrestre.Nous n’utiliserons pas d’armes de cette nature. C’est le comportement spécifique des grandes démocraties. »
Enfin, un mot sur Chevènement : « J’ai longtemps pensé qu’il valait mieux avoir une équipe gouvernementale unie, et c’était possible dès lors que Jean-Pierre Chevènement appliquait les consignes. Sa lettre est comme un faire-part, a-t-il poursuivi. J’aime mieux qu’il ait quitté le gouvernement à la fin janvier que trois semaines plus tôt, à la veille de la guerre. »
Sa conclusion : « Il y aura des jours difficiles, je vais préparer l’opinion en parlant aux Français jeudi soir, car, dans quelques semaines, il y aura une période très serrée, et il faudra beaucoup de résolution, notamment avec les premiers morts français. »
6 février
J’écris vite tout ce que je n’ai pas eu le temps de coucher sur le papier pendant ces quinze derniers jours.
Pierre Joxe a remplacé Jean-Pierre Chevènement. Ironie du sort – et perversité de Mitterrand : il a nommé à la Défense celui qui partageait, en septembre dernier, une bonne partie des analyses de Chevènement ! Comme je le pensais, la presse entière a vilipendé l’ex-titulaire de la Défense qui ne veut pas faire la guerre. Françoise Giroud a écrit dans le Nouvel Obs un papier terrible. Pour reprendre la formule qu’elle avait employée elle-même il y a des années, elle a « tiré sur une ambulance ».
La veille du conflit, le 16 janvier, Mitterrand – ce qui prouve qu’il savait que le conflit ne serait pas déclenché le 15 – avait fait convoquer le Parlement. Michel Rocard obtint le soutien de tous les partis de l’Assemblée à l’exception de 43 élus, dont les communistes et quelques députés de l’opposition, parmi lesquels Jean-Louis Debré, le fils de Michel, et Jean de Gaulle 8 . Même chose ou presque au Sénat où les parlementaires semblaient moins soulevés d’enthousiasme à l’idée de l’entrée en guerre des alliés, dont la France, au Moyen-Orient. Ils ont néanmoins fini par voter comme un seul homme, tant la pression morale – plus que politique – est grande.Au PS, trois refus de vote : deux jeunes députés et un sénateur 9 qui partagent – ils l’avaient plus ou moins fait savoir à Chevènement – ses analyses sur la guerre.
Jacques Chirac a pris ses distances : il a voté le texte du gouvernement et il a eu en même temps une phrase pour dire qu’il faisait des réserves sur son action.
Le soir même, Mitterrand a prévenu les Français à la télévision que les armes allaient parler.
Deux jours après le déclenchement du conflit, les envoyés spéciaux de toutes les rédactions à Bagdad ont été obligés de déguerpir. L’armée française a invoqué une ordonnance de 1944 qui, pour leur sécurité, interdit aux journalistes le périmètre des combats. Pas d’images de l’intervention militaire : les journalistes pouvaient certes téléphoner ; ils n’ont
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