Cahiers secrets de la Ve République: 1986-1997
erreur aussi : le petit juge, écarté, risque de créer plus de mal qu’il n’en aurait fait s’il était resté en charge du dossier ! Il est devenu en quelques mois l’ennemi n o 1 du Parti socialiste. L’amnistie est encore l’objet de polémiques. L’opposition a trouvé son héros : un jeune juge qui passera bientôt pour un martyr.
12 avril
Petit déjeuner à l’Élysée avec les confrères habituels depuis des années : Elkabbach, Duhamel et consorts. Je trouve Mitterrand en pleine forme. Cette guerre du Golfe l’a fait remonter dans les sondages, les Français ont dans leur majorité approuvé son action. Il a dirigé les choses tout seul, sans ou presque sans Premier ministre. Il a parlé aux plus grands – Bush, Gorbatchev – d’égal à égal. Il a envoyé des émissaires aussi différents politiquement que Jean Lecanuet ou Claude Cheysson aux quatre coins du monde, façon à lui de faire l’unité nationale dans une telle période. Au fond, la guerre lui a profité.
Aujourd’hui, le voici confronté à d’autres urgences. Et notamment celle des affaires. Je m’attendais à le voir s’irriter contre les socialistes qui alimentent les enquêtes de police avant d’être poursuivis par la justice. Je me trompais. Il en a surtout contre l’opposition : « C’est un motif de scandale intérieur, dit-il, que de voir les partis de l’opposition, hier majoritaires, qui avaient alors les poches pleines, exploiter aujourd’hui les affaires. C’est moralement abominable ! »
La phrase rejoint la pensée qu’il exprimait l’autre jour : jamais la gauche n’en fera autant que la droite.
« À droite, continue-t-il, ils sont beaucoup plus habiles !
Nous l’interrogeons sur l’indépendance de la justice. « J’ai hérité, nous répond-il, d’un Conseil supérieur de la magistrature qui me venait de Giscard. J’ai eu de bons rapports avec tout le monde, avec ceux que j’ai nommés comme avec ceux que j’ai trouvés en arrivant. C’est un roman de dire que le président de la République nomme tous les magistrats. Je nomme les plus importants, sur proposition du garde des Sceaux. »
Hier, il a écouté l’intervention de VGE sur TF1. Il ironise : « Giscard dit qu’il n’est jamais intervenu sur un magistrat. Moi non plus. J’ajoute qu’en plus, cela ne servirait à rien, sinon à déclencher des catastrophes ! »
Sur les fameux « cahiers Delcroix », qui ont tant servi à l’inspecteur Gaudino, il ironise encore : « Mon nom n’y est pas ! Un coup de chance ! C’est un miracle, puisque je connaissais bien Monate. À un seul moment, on voit apparaître le nom de Jean-Claude Colliard 15 . C’est tout. Un miracle ! »
Un passage de la conversation vaut son pesant d’or : il s’agit de son jugement sur les leaders du Parti socialiste. « Moi, dit-il, je suis bien avec chacun d’entre eux. C’est eux qui sont mal entre eux ! »
Selon lui, « un nouvel élan » est nécessaire. Il est même urgent.
Nous lui demandons si Michel Rocard peut être, à Matignon, l’homme de ce nouvel élan.
« Oui, pourquoi pas ? » répond-il sans en faire trop, en restant plutôt évasif. Rien, pas un mouvement du visage, pas un éclair du regard ne montre ce qu’il entend faire, ni ce qu’il pense vraiment à cet instant précis.
Nous parlons enfin de la conférence internationale sur la paix qui doit se dérouler à l’automne : celle-ci a pour objet, au sortir de la guerre du Golfe, d’engager un processus de paix au Moyen-Orient. Mitterrand l’avait souvent dit pendant la guerre du Golfe : sa présence aux côtés des armées alliées dans l’offensive contre SaddamHussein valait ticket d’entrée à cette conférence. Aujourd’hui, la présence de la France autour de la table de négociations n’est pas assurée, Israël et les États-Unis ne voulant pas de la présence exigée par la France de représentants de l’OLP autour de la table.
« Je ne crois pas, dit Mitterrand, qu’on réglera le problème de la Palestine sans les Palestiniens, voilà tout. Donc, à propos de cette conférence régionale sur le Moyen-Orient, je serai très content d’être absent d’une conférence qui échouera. J’ai dit : Faites donc et assumez l’échec ! Quant à Arafat, je n’en fais pas un problème personnel. Mais Arafat c’est l’OLP, et l’OLP a encore, que je sache, Arafat à sa tête ! »
Une fois sortis, nous
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