Cahiers secrets de la Ve République: 1986-1997
trop grande rigueur. Aujourd’hui, Mitterrand lui reproche son laxisme. Le front Bérégovoy-Rocard – tous deux d’accord pour lutter contre le déficit en 1990 – s’est maintenant désuni. On peut faire confiance au premier pour enfoncer le second auprès de Mitterrand.
Cela étant, je suis sûre qu’il y a chez Rocard, qui se sent fragile, la volonté de ne pas perdre l’électorat populaire dont il aura besoin en 1995, s’il se présente à l’élection présidentielle – et franchement, je ne vois d’ailleurs pas ce qui l’empêcherait de se présenter, cette fois.
15 mai
Ça y est : Rocard a été « démissionné ». Chacun le sait, de toute façon, cela ne pouvait plus durer. Personne n’ignore plus qu’en privé, Mitterrand ne loupe pas une occasion de tempêter contre lui. Le trou de la Sécurité sociale est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.
Évidemment, ce n’est là qu’un prétexte. Je crois que ce qui énervait le plus Mitterrand, c’est que Rocard ait gardé une image intacte dans la presse : cela ne date pas d’hier, il s’énervait de même au congrès de Metz, en 1979, lorsque quotidiens et télévisions dressaient de Rocard des portraits plus que flatteurs.
Mitterrand apparaît à la télévision le soir même depuis l’Élysée. Il annonce le départ de Michel Rocard, sans, contrairement à la coutume, dire un seul mot favorable à l’action passée de son ex-Premier ministre. Il a donc nommé, dit-il, sérieux et solennel, Édith Cresson. Il le dit en moins de trente secondes, ajoutant, selon la formule consacrée, que le gouvernement qui sera nommé dès demain va se mettre au travail.
Terrible, ce choix de Cresson !
D’abord parce qu’elle n’a cessé de clamer, depuis qu’elle a démissionné en octobre dernier de son ministère, que Michel Rocard était l’homme de l’immobilisme et de la non-volonté politique. Sa nomination est une gifle à Rocard.
Ensuite, parce que le choix surprend. Qu’a donc fait, dit, Édith Cresson pour être nommée à Matignon ? Pas grand-chose : elle est en quelque sorte le contraire de Rocard, voilà tout. Aussi offensive que Rocard a semblé depuis plusieurs mois prudent. Aussi peu « centriste » dans son comportement et ses options politiques que Rocard est volontiers œcuménique. J’ajoute qu’elle figure dans le premier cercle du Président, tandis que Rocard ne sera jamais parvenu, en trente ans de vie politique, à se rapprocher véritablement de lui. À noter également que, depuis des années, son langage, sa pugnacité, son côté « anti-techno » séduisent le Président. Est-ce suffisant ?
On verra bien. En tout cas, une chose est sûre : une femme à Matignon, pour la première fois dans l’histoire de la République, cela fera couler assez d’encre pour faire oublier le fond des choses. Donc, à demain pour la composition du gouvernement.
16 mai (notes prises en fin de journée dans la voiture, en quittant mon interlocuteur)
J’avais, depuis quelques jours déjà, pris rendez-vous avec Tony Dreyfus pour le sonder sur les relations Mitterrand/Rocard, et surtout pour lui demander si l’équipage tiendrait longtemps. Toutes questions que la décision de Mitterrand et la démission de Rocard ont rendues inutiles.
Donc, au moment où chacun se préoccupe de la composition du gouvernement Cresson, je suis rue de Bellechasse où Dreyfus garde pour quelques heures encore son bureau ministériel. Je le trouve abattu, ce que l’on peut comprendre. Il est surtout triste : il entendait bien, autour de lui, les bruits de la ville, qui comptait les jours de Michel Rocard à Matignon. Il n’y croyait pas, il ne voulait pas y croire. Il pensait que la situation, même difficile, pouvait se prolonger, qu’elle devait se prolonger pour le plus grand bien de tous.
Lorsqu’il est arrivé au Conseil des ministres, hier, il a bien vu tout de suite, à la mine de Rocard, que les jeux étaient faits. D’autant que, le matin même, sur Europe 1, Jacques Séguéla, toujours du côté du manche, avait laissé entendre qu’il était urgent de changer de Premier ministre. Une phrase que chacun a eu le temps de méditer avant le Conseil des ministres de 10 heures.
Comme d’habitude, Mitterrand et Rocard avaient eu, juste avant, leur entretien en tête à tête. Rocard avait dit la veille aux ministres rocardiens qu’il les tiendrait au courant, par un signal convenu (je ne sais
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