Cahiers secrets de la Ve République: 1986-1997
constatons qu’à propos du « nouvel élan », nous avons différemment interprété ses propos. Moi, après la scène avec Rocard d’il y a quelques jours, et ayant vu de près, sans filtre, la colère qui était la sienne lorsqu’il parlait en privé de Mitterrand, je ne pense pas qu’il en ait pour longtemps. D’autres de mes confrères n’ont trouvé, dans les propos de Mitterrand, aucune condamnation de Michel Rocard, ce qui donne à penser qu’il sera l’homme du rebond.
Je connais assez Mitterrand pour savoir qu’il lui arrive de temporiser en attendant, comme disait Edgar Faure, que les choses aillent encore plus mal pour prendre une décision qu’il remet depuis un moment.
17 avril
Anniversaire de la privatisation de TF1 en 1987. C’est dur, TF1 privatisé, mais au moins les choses sont claires : si ça ne marche pas, on gicle ! Ce qui vaudra aussi pour moi !
27 avril
Pendant toute cette semaine, il n’a été question que d’une chose : des relations entre Rocard et Mitterrand. Je schématise : d’un côté, tous les mitterrandistes continuent de reprocher à Rocard son absence de préoccupations sociales, son entêtement à parler de rigueur et à ne pas prendre les mesures nécessaires. De l’autre, tousles proches de Rocard doutent désormais de la longévité du Premier ministre et dénoncent la pression qu’exerce sur eux l’Élysée.
Je ne sais pas comment cela se passe lorsqu’ils sont en tête à tête, avant le Conseil des ministres du mercredi, par exemple. Peut-être ne se disent-ils rien, ou, au contraire, se dressent-ils l’un contre l’autre dans le secret du bureau présidentiel.
Un exemple : Mitterrand est intervenu aujourd’hui dimanche, dans le cadre du journal de TF1, à 20 heures, pour parler des récents événements de Mantes-la-Jolie, précédés de ceux de Sartrouville en mars, donc des banlieues et de la politique de la ville. En principe, ce n’est pas à lui de le faire, mais évidemment au Premier ministre. Eh bien non : Mitterrand a tenu à évoquer lui-même les conditions d’existence de ces banlieues où s’accumulent désordre et chômage. Il a parlé de « devoir de l’État » en la matière 16 .
Je me trompe peut-être : le connaissant, et sachant qu’il n’aime pas à descendre au niveau des cages d’escalier, je suis convaincue que son intervention est une manière de dire à Michel Rocard qu’il faut traiter les problèmes sociaux avant qu’ils ne vous sautent à la figure. Qui plus est, parlant de la ville, des violences, des inégalités, des banlieues, Mitterrand ne peut pas ignorer qu’il s’agit là de thèmes chers à Rocard, à propos desquels il a entrepris une réflexion depuis l’été 1989, lorsqu’il a annoncé qu’il ouvrait un chantier de première importance : celui de l’Île-de-France. Il prend sans doute un plaisir particulier à montrer qu’il n’est pas lui-même indifférent à la situation calamiteuse de la banlieue.
Peut-être y a-t-il aussi un autre élément : je sais que beaucoup de mitterrandistes reprochent à Michel Rocard d’avoir dit, l’année dernière, à l’occasion de je ne sais quelle réunion interne du PS, que les gouvernements modernes devaient avant tout rechercher l’« appui de l’opinion 17 ».
Que n’avait-il dit là ! Rechercher le quitus de l’opinion, c’est rechercher le consensus, c’est donc vouloir se rapprocher des centristes, souhaiter les inclure dans la majorité. Et puis, avec cette ode à l’opinion publique, Michel Rocard suggère que le Parti socialiste ne dispose pas de solutions toutes faites à tous les problèmes qui se présentent à lui. Qu’il ne faut pas tenter de faire le bonheur des Français contre et malgré eux.
Propos iconoclastes qui lui avaient valu l’animosité et peut-être la démission d’Édith Cresson, alors ministre des Affaires européennes 18 , et qui, six mois plus tard, continuent de lui être reprochés.
Toujours est-il que cette intervention de Mitterrand, un dimanche de surcroît, ne me dit rien qui vaille sur l’avenir de Michel Rocard à Matignon. C’est d’ailleurs ainsi que l’apprécient la plupart de ses collaborateurs.
25 avril
Le voilà, le piège contre Rocard : le « trou » de la Sécurité sociale ! Il est vrai qu’il se creuse, que Claude Évin 19 fait semblant de penser qu’il n’y a là qu’une affaire de trésorerie. Depuis plusieurs mois, on lui reproche une
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