Cahiers secrets de la Ve République: 1986-1997
intérêts de la France, alors vous pouvez faire ce que je vous dis ! »
L’argumentation est assez bien construite. Pourtant, tout à coup, il dérape sur un lapsus phénoménal qui laisse sans voix techniciens et journalistes qui l’écoutent :
« Je dis un “non” qui, je le répète, assène-t-il avec force, est celui de la raison et de la responsabilité ! »
« Non » à la place de « oui » !
Je réprime mal un cri de surprise, n’osant en croire mes oreilles. Cet homme, il ne le sait pas, a son inconscient en bandoulière ! Il a dit « non » parce qu’il pense à tous ceux qui souhaiteraient qu’il le dise. Il a dit « non », sans s’en rendre compte, pour être gentil avec tous les « compagnons » dont il ne voudrait pas se couper. Le « non » lui échappe enfin parce que c’est un non à Giscard, qui l’a entraîné dans ce maelström, un non à Mitterrand dont il a envie de se débarrasser le plus vite possible et dont il doit au contraire, aujourd’hui, suivre la position.
Gentiment corrigé par Poivre d’Arvor, Chirac ne cille pas.
L’erreur est énorme, mais il semblerait qu’il ne s’en aperçoive pas. À croire qu’il l’a fait exprès !
L’émission terminée, il nous parle, dans la cabine de maquillage, du RPR. Selon lui, 80 % des militants et la grande majorité des dirigeants sont favorables au « non ». Quant à Charles Pasqua, dit-il, il a longtemps hésité ; il n’a décidé de se lancer dans la campagne du « non » que lorsqu’il s’est rendu compte qu’il ne serait pas élu à la présidence du Sénat.
« Le plus grave pour moi, me confie-t-il au moment de prendre congé, ce serait que le “oui” l’emporte avec 50,01 % des voix : le RPR ne comprendrait pas que j’aie donné le coup de pouce décisif ! »
Il attend avec impatience le 21 septembre, lendemain du référendum, pour s’engager à fond contre Mitterrand dans la campagne législative de 1993.
Que fera-t-il si le « non » passe ? Oh, il ne se sent pas particulièrement menacé, car, dit-il, il reste populaire chez les siens. Il remettra pourtant son mandat en jeu.
3 septembre
Le « show » Mitterrand débute à 20 h 50 dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, bondé. Au centre, un immense plateau a été construit. Je prends ces notes pendant que l’émission se déroule.
Mitterrand commence par un monologue volontairement professoral : je le trouve vieilli, ses rides accusées. Il est moins bon, dans ce rôle de précepteur, que Giscard.
Guillaume Durand se montre particulièrement déférent, ce qui n’est pas dans ses habitudes. Peut-être est-ce la solennité des lieux qui l’y incite : il s’excuse plusieurs fois, « sincèrement », d’avoir à poser des questions, ce qui est somme toute assez naturel pour un interviewer. L’intervention de Mitterrand, ce soir, fera-t-elle progresser le « non » au référendum ?
« N’y aurait-il d’interdit que pour moi ?, réplique Mitterrand avec hauteur. Je serais le seul à ne pas pouvoir m’exprimer ? »
Remercie-t-il Giscard et Chirac de l’avoir aidé dans sa démarche européenne ? Il remercie tout le monde, convenant que la gauche, qui a exercé le pouvoir pendant dix ans, connaît une certaine usure. « Un référendum est capital sur ce point, c’est une façon de réconcilier les Français et de discuter avec le peuple. »
Que fera-t-il si, le 21, le « non » l’emporte ? Réponse sobre : « Je lutte, mais je n’ai pas à examiner les conséquences d’une victoire hypothétique du “non”. »
La réponse ne lui paraît pas assez forte. Il y revient quelques phrases plus tard : « Si c’est le “non”, ce sera un très grave dommage causé à la France. »
Changement de décor dans l’émission : Mitterrand fait face maintenant à quatorze personnes. Le premier, un professeur, annonce qu’il va voter « non ». Il a trouvé la campagne « tardive et insuffisante ». Peut-on espérer que Maastricht permette d’unifier les temps de travail des salariés en Europe ? Réponse : « Maastricht ne répond pas à cette question. Pour le moment. »
Un gaulliste de 62 ans, agressif et clair, pose sa question sur le coût de l’Europe et de la bureaucratie bruxelloise. « Avec Maastricht, le pouvoir est transféré au Conseil européen. Ces douze personnes décident. La technocratie, assure Mitterrand, recule. »
Le
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