Les révoltés de Cordoue
aux anciens pour qu’ils recherchent dans les autres communautés si
quelqu’un avait perdu un proche. Mais les bancs ne servaient pas seulement à
l’exposition de cadavres ; ils servaient à tout. On y vendait du pain ou
tout produit saisi ; les travailleurs sans emploi venaient y vanter leurs
qualités ; les commerçants illégaux ou escrocs y étaient soumis à
l’outrage public, et c’était surtout l’endroit où le vin étranger était
déversé. Ce jour-là, juste à côté du banc sur lequel le cadavre d’une femme
commençait à se décomposer, un voyer et un alguazil se tenaient près d’une
barrique de vin, entourés d’un essaim de gamins prêts à se jeter au sol pour
boire le liquide qui s’y répandrait dès l’instant où le voyer assènerait son
premier coup de hache. Le vin saisi, à l’inverse des autres produits, n’était
pas revendu. Hernando ne put s’empêcher d’observer la barrique. Il la
reconnaissait. Il en avait transporté beaucoup, du même type, à bord de La
Vierge Fatiguée. Le ventre noué, il entendit le bruit du bois qui se
brisait et le vacarme des enfants qui s’élançaient sur le vin. Cette nuit-là,
Hernando constata que León n’était pas dans sa taverne del Potro.
— Il a été arrêté, lui expliqua Juan quelques jours
plus tard, parmi ses mules, sur le campo de la Verdad. Le voyer a trouvé la
cachette des tonneaux… Mais vu la détermination avec laquelle il s’est dirigé
là-bas… On dirait bien que León a été dénoncé.
30.
Plaza de la
Corredera, printemps 1573
Le fumier était une denrée appréciée dans la Cordoue des
jardins potagers et des mille patios fleuris. Hernando continuait à travailler
à la tannerie pour le salaire misérable de deux réaux mensuels. Grâce à cela il
pouvait justifier devant le magistrat d’une occupation stable qui lui offrait
par ailleurs, toujours couvert par l’ouvrier qui batifolait avec l’épouse du
maître, la mobilité nécessaire pour se consacrer à ses autres affaires. Mais
cet excès d’activités se faisait au détriment du ramassage du fumier nécessaire
pour ramollir les peaux, et l’ouvrier avait beau lui trouver des excuses, le
manque de fumier devenait catastrophique.
Ce premier dimanche de mars, à l’aube, quinze taureaux
braves, flanqués de quelques vaches provenant des pâturages cordouans,
franchirent au galop le pont romain d’accès à la ville. Derrière eux, des
vachers à cheval, armés de longues piques avec lesquelles ils les avaient
accompagnés depuis les champs, les stimulaient. De l’autre côté du pont, malgré
l’heure matinale, les citoyens joyeux de Cordoue attendaient les bêtes. De là,
l’ encierro longerait les rives du Guadalquivir en direction de la calle
Arhonas, puis monterait vers celle du Toril, près de la plaza de la Corredera,
où les taureaux seraient enclos jusqu’à l’après-midi.
La veille, l’ouvrier avait prévenu Hernando :
— Il nous faut du fumier. Demain, il y aura un encierro
avec quinze taureaux. Tu pourras en trouver aussi bien sur le parcours du matin
que sur les places proches de la Corredera, où se tiennent les chevaux des
nobles.
— On ne travaille pas le dimanche.
— C’est possible, mais si tu ne travailles pas demain,
tu peux être sûr que tu ne travailleras pas lundi non plus. Le maître a attiré
mon attention sur toi. Si, c’est vrai, avait-il rapidement ajouté devant
l’expression menaçante qu’avait adoptée le visage d’Hernando. Et pareil pour
moi ! Si c’est ce que tu veux, nous allons perdre tous les deux notre
emploi.
— Les domestiques des nobles m’empêcheront de prendre
le fumier.
— Je les connais. Je serai là. Ils te laisseront. Mais
ramasse d’abord celui de l’encierro.
C’est pourquoi Hernando était planté à l’extrémité du pont
romain, au milieu de la foule, un grand seau en sparte dans les mains, derrière
une barrière de bois élevée par le conseil municipal pour obliger les taureaux
à tourner et à continuer leur route vers les rives du Guadalquivir où se
rassemblaient les Cordouans qui, en cas de bousculade, seraient contraints de
se jeter à l’eau. Au début de la calle Arhonas, sur la berge, une autre
barrière avait été placée pour que les taureaux empruntent précisément cette
rue. À partir de là, chaque intersection où devait passer l’encierro était
également protégée par de grandes planches en bois jusqu’à la calle
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