Les révoltés de Cordoue
tentait de recouvrer son
calme, confirma ce raisonnement car il ne s’acharna pas comme avant sur sa
première épouse. Alors Fatima pleura doucement, certaine qu’à seulement un
mètre de l’endroit où elle s’était laissée tomber, épuisée, Aisha pleurait
aussi en cachette, la consolant en silence, à la façon dont les deux femmes
avaient appris à communiquer entre elles là-bas, dans la montagne.
Au même moment, Hernando franchissait la porte d’une misérable
petite maison de la calle de los Moriscos, dans le quartier de Santa Marina.
Depuis que Fatima avait donné son argent pour le rachat du premier esclave
maure et qu’Hamid l’avait rappelé à l’ordre, son comportement avait changé. Et
il se sentait mieux ! Pourquoi ne pas faire confiance à Dieu ? Si
Fatima et Hamid le faisaient… Par ailleurs, la jeune fille lui avait promis que
Brahim ne la toucherait plus, et Hernando l’avait crue. Par Dieu, il l’avait
crue ! « Je me tuerais », lui avait-elle affirmé avec fermeté.
Exalté par cette promesse, Hernando mit à la disposition de ses frères de foi
la facilité avec laquelle il se déplaçait dans Cordoue, ses nombreux contacts,
son intelligence et sa ruse. Et la communauté l’accueillit avec affection et
reconnaissance. Des sentiments que Fatima partageait, bien plus qu’à l’époque
où il lui remettait une pièce pour acheter la mule contre laquelle il
prétendait l’échanger : la jeune fille prenait alors l’argent et le
cachait, presque par obligation, insatisfaite, comme si elle doutait que ce fût
le bon chemin. Et dire qu’il avait estimé sa valeur à une simple vieille
mule ! se lamentait Hernando à présent qu’il la voyait sourire, ses grands
yeux noirs écarquillés, quand elle l’écoutait raconter le dernier service qu’il
avait rendu à un frère musulman. Il y avait beaucoup à faire, lui avait assuré
Hamid lors de la longue conversation qu’ils avaient eue après la fête du
premier rachat.
Car, en dépit de tout, Cordoue attirait les Maures. C’était
la ville des califes, celle qui avait atteint l’apogée de la culture et de la
religion musulmanes en Occident, et les conditions de vie n’y étaient pas si
différentes de celles dont souffraient les Maures dans n’importe quelle ville
ou village espagnols. Partout la pression chrétienne était suffocante ;
plus encore, s’il en était, dans les petits villages, où les Maures subissaient
de près la haine des vieux-chrétiens. Et en tous lieux, sans exception, ils
étaient exploités par les autorités ou les seigneurs de l’endroit. C’est pourquoi,
deux ans après le grand exil, des immigrants sans permis continuaient
constamment d’affluer à Cordoue, attirés par son passé et par l’essor que
connaissait la ville ces derniers temps.
Par ordre royal, les Maures ne pouvaient s’absenter de leurs
lieux de résidence à moins de posséder l’autorisation délivrée par les
autorités locales, sur laquelle devait figurer la description physique
détaillée de la personne, où elle se rendait, pour quelle raison et combien de
temps elle avait le droit de rester en dehors du village où elle était
recensée. Des dizaines d’entre eux obtenaient la cédule sous un prétexte
quelconque et débarquaient à Cordoue mais, à l’expiration du délai, ils se
retrouvaient dans la ville sans permis, contrairement aux autres Maures résidents.
En accord avec Hamid et deux anciens de l’Albaicín grenadin
qui assumaient le contrôle et le commandement de la communauté, Hernando
s’occupait de ces nouveaux arrivants. À l’expiration de leurs permis, deux
possibilités leur étaient offertes : se marier avec une Mauresque déjà
recensée à Cordoue ou se laisser arrêter par les autorités et accomplir une
peine de trois à quatre semaines de prison. Le conseil municipal était
conscient que ce flux bénéficiait à la ville, puisqu’il fournissait une main-d’œuvre
bon marché et de meilleures rentes aux propriétaires des maisons. C’est
pourquoi, que ce fût par l’intermédiaire du mariage ou de l’accomplissement de
la peine, il accordait la cédule correspondante, accréditant ceux qui la
possédaient comme citoyens cordouans.
Hernando connaissait tous les Maures qui se cachaient dans
les maisons de ses coreligionnaires une fois que l’autorisation leur permettant
de se déplacer librement dans la ville avait expiré. Il jouait les marieurs,
comme cette nuit où
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