Cahiers secrets de la Ve République: 1986-1997
Premiers ministres, Michel Rocard et Édith Cresson, de le changer.
Lorsqu’il a serré la main de tous les ministres, longuement, avec une extrême gentillesse, un ministre femme, me dit-on (je ne sais s’il s’agit d’Élisabeth Guigou ou de Ségolène Royal), a éclaté en sanglots. Les hommes, eux, retenaient tant bien que mal leur émotion.
Je reviens sur le déplacement avec Charles Pasqua, le 17 mars dernier. À peine l’avion a-t-il décollé du Bourget qu’il demande, comme Chirac, à boire et à manger. Il me dit que l’attitude de Chirac l’inquiète :
« Si Chirac refuse d’aller à Matignon, il ouvre le jeu à un autre Premier ministre. S’il est sûr que c’est Balladur, si Mitterrand lui en a donné l’engagement formel, alors c’est jouable. Sinon, c’est trop dangereux ! »
Évidemment, imaginer que si Chirac décline le poste Giscard serait l’occupant naturel de Matignon ne dit rien qui vaille à Pasqua.
Chirac ? « Nous le savons, vous et moi, me dit-il en me faisant complice de ses pensées : notre problème à tous, c’est Chirac lui-même. Mais il est incontournable. »
Je lui réponds qu’effectivement, beaucoup de Français aujourd’hui pensent et disent : « C’est son tour » – son tour d’être président.
« Oui, opine-t-il, vous avez raison. Cela relève de l’irrationnel. Il n’y a rien à faire contre cela. »
Un verre de cognac après le déjeuner, et hop ! on atterrit à Toulouse d’où nous partons en hélicoptère pour Lavaur, dans le Tarn. Le soleil pendant le trajet est radieux. Au cours de la réunion publique, il fait rire la salle en mettant en cause Michel Rocard : il raille le « commandant en second mettant en premier son canot par-dessus bord, quand le bateau coule ! ». Il parvient même à faire applaudir Mitterrand en disant : « Moi, je préfère le capitaine qui s’attache au mât du navire pendant qu’il coule... » De Rocard, il se gausse encoreen déclarant qu’il le fait penser à ceux qui disent : « Passe devant avec la lampe, je te suis avec le revolver ! »
Pasqua est le seul homme politique que je connaisse à penser que c’est Michel Rocard qui a tué Mitterrand, et pas le contraire.
24 mars, suite
Rebondissement : après les propos de Chirac réclamant son départ à l’issue du second tour, Mitterrand a fait parvenir au RPR, paraît-il, par des messagers publics ou privés, ses exigences : il entend qu’un démenti soit apporté à Jacques Chirac ; sinon, il se réserve de renverser la table de jeu, déclenchant, s’il le faut, une crise.
Balladur a senti le danger. Il a même été, disent ses proches, inquiet lorsqu’il a lu les termes exacts employés par Chirac : il a craint que Matignon n’échappe au RPR, donc à lui. Il n’a pas été long à donner à Mitterrand la réponse que celui-ci attendait. Dans l’Aisne où il est allé soutenir le médecin Cabrol, il a répété publiquement ce qu’il m’avait dit en privé lors du voyage en Ille-et-Vilaine. Très jésuitique, le raisonnement : le président de la République, a-t-il dit, pourrait certes quitter le pouvoir, mais, s’il ne le faisait pas, il faudrait bien que la nouvelle majorité assume les responsabilités du pouvoir. Il a dit là l’exact contraire de ce qu’avait déclaré Jacques Chirac, tout en laissant croire qu’il lui donnait raison.
Pour que l’Élysée comprenne encore mieux qu’il respectera les institutions, il réitère son propos le lendemain – aujourd’hui – au Mans. J’ai noté sa phrase mot pour mot : « Nous avons le droit de dire que mieux vaudrait que chacun tire les conséquences du vote de dimanche prochain. Les réponses doivent respecter les institutions. »
La première phrase ne désavoue pas Chirac, la seconde a de quoi rassurer Mitterrand. Qui dit mieux ?
Ce faisant, il a sans doute sauvé son poste de Premier ministre.
29 mars
Et voilà : 52 députés socialistes 14 ! Et plus de 470 députés pour la nouvelle majorité. Jamais le groupe parlementaire socialiste n’auraété aussi réduit. Les communistes, proportionnellement, s’en sortent mieux : ils ont 22 députés.
La déroute ! On la sentait venir, Dieu sait ! Mais pas à ce point-là. Je comprends aujourd’hui l’angoisse de Michel Rocard : il n’est pas réélu à Conflans. Pas plus que Jospin ne l’est en Haute-Garonne.
Pierre Bérégovoy a dès ce matin présenté sa
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