Cahiers secrets de la Ve République: 1986-1997
dispose, cela ne coûte rien de faire changer les tableaux : tous appartiennent au Mobilier national ! »
Matignon, affirme-t-il, ne l’absorbe pas tout entier. Il continue de lire romans et essais le matin, de 5 heures à 6 h 30 : le dernier livre dont il ait fait la lecture est un Judas présenté comme un agent spécial de Rome pour infiltrer les apôtres. Lisant cela, il en a immédiatement interrompu la lecture. Il se demande si la salle de cinéma de Matignon est en état de marche, et s’il pourra s’y faire projeter Louis XIV, l’enfant-roi .
Son directeur de cabinet, Nicolas Bazire, est avec nous. Balladur commence par évoquer ses premières difficultés. Elles sont, nous dit-il, au nombre de trois : « La situation économique, la guerre dans le Golfe... euh, en Yougoslavie, et la cohabitation. »
Il écarte d’un revers de main les premières questions sur l’opposition entre Simone Veil, ministre des Affaires sociales, et Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur : « L’affaire, dit-il, a été montée en épingle par Le Figaro . C’est le directeur de cabinet de Mme Veil qui a dit n’importe quoi. J’ai demandé son départ. »
Balladur continue : « À propos des élections européennes, je l’ai dit aux dirigeants de la majorité qui étaient tous, il n’y a pas longtemps, aux places que vous occupez : j’ai proposé un changement du scrutin électoral, et notamment un scrutin régional pour éviter justement l’affrontement entre les deux composantes de la majorité. L’UDF l’a refusé. Je resterai donc en dehors de la campagne électorale et je demanderai aux ministres d’en faire autant l’année prochaine. S’il y a deux listes, l’une RPR, l’autre UDF, je ne me donnerai pas le ridicule de soutenir une liste plutôt qu’une autre aux élections européennes, et ce, un an avant la présidentielle. »
Il se place donc, au bout de quelques semaines, au-dessus du mouvement gaulliste, et se veut aussi proche de l’UDF que du RPR. Est-ce à dire qu’il considère que Chirac et Giscard, aujourd’hui, sont plus ou moins sous ses ordres ? Qu’il est seul, en tant que Premier ministre, garant de l’unité de la majorité ? Je suis étonnée, en tout cas, de la distance qu’il met, dans ses propos et dans son attitude, avec Chirac. Mais enfin, ce doit être en accord avec lui.
L’état du pays, maintenant. Est-il si catastrophique que cela, lui demandons-nous en gardant en tête le souvenir de Bérégovoy, terrorisé par la perspective du rapport Raynaud ? « Si je ne faisais rien, assure Balladur, le déficit serait de 400 milliards l’année prochaine. Ce que je redoute, ajoute-t-il, c’est une brusque flambée, l’irruption de l’irrationnel. Une société ne peut pas vivre avec autant de chômeurs. Je ne peux pas croire que cela puisse durer. Quand, comment, cette flambée ? je ne le sais pas. Tout cela est d’une fragilité extrême. Le nihilisme et l’agressivité, voilà le danger. »
Pessimiste, Balladur l’est assurément, avec ou sans rapport Raynaud. Assis sur un volcan : c’est ainsi qu’il se voit donc aujourd’hui.
Il insiste sur le chômage : « Il faut essayer d’inverser le mouvement, mais celui-ci continuera jusqu’à la fin de l’année, au mieux. Nous savons déjà que la relance américaine est une fois de plus différée. Si la crise mondiale continue, ou si elle s’aggrave, alors la situation deviendra encore plus préoccupante ! »
Avant, c’étaient les socialistes qui s’abritaient derrière la crise mondiale pour expliquer ses contrecoups sur la politique française. Au bout de quelques semaines de pouvoir, la nouvelle majorité fait de même. Éternel ballet du bipartisme...
Le gouvernement élabore un plan de redressement. Balladur n’a pas personnellement tenu Mitterrand au courant de ses dispositions. Il a, nous dit-il, laissé faire Bazire et Védrine. La longévité de la cohabitation passe donc, à Matignon, par Nicolas Bazire, qui acquiert par là même un rôle quasiment institutionnel. Hubert Védrine est à l’Élysée depuis des années maintenant, on le sait rompu aux exercices d’équilibre. De ce point de vue, Bazire a ses preuves à faire. Il n’a pourtant pas l’air de douter de ses capacités. Il a l’air aussi tranquille que Balladur, malgré la lourdeur du poste qu’il occupe. Être directeur de cabinet du Premier ministre, Robert Lion, alors qu’il occupait cette
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