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Cahiers secrets de la Ve République: 1986-1997

Titel: Cahiers secrets de la Ve République: 1986-1997 Kostenlos Bücher Online Lesen
Autoren: Michèle Cotta
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l’homme du franc fort, il avait muselé l’inflation. De tout cela, pas un mot. Ne restait de son action, telle que décrite par la nouvelle majorité, que le chômage et la baisse de la croissance.
    3 mai
    De l’enterrement de Pierre Bérégovoy à l’église de Nevers je n’ai vu que les images telles que les a diffusées la télévision. Saisissantes, comment en irait-il autrement, tant elles sont le symbole non seulement de la mort d’un homme qui a fait ce qu’il a pu, le moins mal possible, mais aussi celui de la fin d’une époque.
    Ce qui m’a le plus bouleversée, comme tout le monde, d’ailleurs, c’est l’allocution prononcée, à côté de l’église, par Mitterrand. Ç’a été sûrement un moment effroyable pour lui que certains accusent déjà de n’avoir pas apporté tout le réconfort nécessaire à Bérégovoy lorsqu’il en était encore temps. Je fais juste une parenthèse, ici, pour direque ce procès intenté à Mitterrand me paraît injuste : il a eu, lors de son dernier Conseil des ministres, des mots très chaleureux pour Bérégovoy. En annonçant la désignation de Balladur, le lendemain, il a également trouvé une phrase pour le remercier. Publiquement, il ne pouvait rien faire de plus.
    En privé, fallait-il l’inviter à Latche ? Aller déjeuner chez lui ? S’afficher dans un restaurant avec le Premier ministre déchu, alors que lui, Mitterrand, restait le Président ? Pouvait-il penser que l’ancien hôte de Matignon était si fragile, alors que lui-même l’est si peu ? Mitterrand n’avait eu personne pour lui tenir la main après l’affaire de l’Observatoire, en 1959. D’ailleurs, je pense que l’explication de sa violence, dans le discours qu’il a prononcé cet après-midi, tient au fait qu’il ne supporte pas qu’on lui reproche d’avoir abandonné Bérégovoy depuis la fin mars. Il ne supporte peut-être pas non plus de n’avoir pas su déceler chez ce dernier une telle faiblesse, ou de ne l’avoir pas empêchée.
    À Nevers, aujourd’hui, la cérémonie, telle que la montre la télévision qui l’a diffusée en direct, a été particulièrement émouvante. Pas seulement parce que tout le monde politique était présent, de Giscard à Georges Marchais, de Philippe Séguin à Charles Pasqua. Pas seulement parce que la Chanson de Lara , musique du film Le Docteur Jivago interprétée dans l’église par l’orchestre de Nevers, tira les larmes de l’assistance. À l’intérieur de la cathédrale, deux mille cinq cents personnes, dont tous les représentants de la classe politique, serrées les unes contre les autres, et aussi des anonymes qui avaient pu prendre place au fond de la nef. Les rues adjacentes étaient également noires de monde. Hommes et femmes, ceux qui l’avaient veillé toute la nuit précédente, étaient aujourd’hui derrière les barrières, silencieux, graves, tristes. À Nevers en tout cas, personne ne semble avoir été atteint par le doute : ils n’ont jamais pensé, eux, que Bérégovoy avait failli en acceptant le million de Patrice Pelat. Les Nivernais mettent en cause le milieu politique qui a infligé cela à leur maire, ainsi que les socialistes, pourtant tous présents aujourd’hui, qui, selon eux, ne l’ont pas assez soutenu. Ils parlent aussi de la presse, principale responsable, selon eux, du calvaire enduré par Pierre Bérégovoy.
    C’est manifestement ce que pense Mitterrand dont le visage aujourd’hui est d’une gravité sans pareille : pour lui, le suicide de Pierre Bérégovoy n’est pas seulement douloureux parce qu’il met fin à un compagnonnage, sinon une amitié, de presque vingt ans. Il est inacceptable parce que les journaux, parce qu’une campagne de dénigrement politique en sont les principaux responsables. Dans lamort de son ancien Premier ministre, Mitterrand trouve la démonstration, qu’il attendait, des manquements et des injustices de la presse. Il les dénonce depuis plusieurs années. Il a aujourd’hui, par la « mort voulue » de Bérégovoy, la justification tragique de la colère qu’il exprime depuis plusieurs mois, plusieurs années, contre les journalistes.
    Colère est le mot : lorsqu’il évoque ceux qui ont « livré aux chiens l’honneur d’un homme et finalement sa vie », sa voix se voile d’une indignation qu’il peut à peine contrôler.
    Il est indigné aussi, peut-être dans une moindre mesure, par la façon dont l’actuelle majorité a

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