Cahiers secrets de la Ve République: 1986-1997
n’ai jamais éprouvé pour lui aucune sympathie particulière. Il n’empêche : ce suicide est à glacer les sangs.
Le Val-de-Grâce est à côté de chez moi. Je me suis rendue devant le porche de l’hôpital vers 22 h 30. Une foule de gens attendaient sous une pluie battante. Je n’ai su qu’en retournant chez moi, une demi-heure plus tard, que François Mitterrand et Laurent Fabius attendaient eux aussi depuis plus d’une heure l’arrivée de l’hélicoptère. Ils attendaient Bérégovoy encore vivant, ils ne l’ont revu que mort.
2 mai
Il est temps, ce soir, de se demander pourquoi Bérégovoy s’est suicidé.
Pas grand-chose, a-t-il cru au départ. Une somme d’un million acceptée de la main de Patrice Pelat. Un million pour acheter unappartement dans le XVI e arrondissement. Une petite somme pour la plupart des ministres, habitués à brasser des montants auxquels ils s’habituent et qu’ils n’ont pas toujours. Une somme énorme pour tous les Français qui, jusqu’alors, reconnaissaient Bérégovoy comme un des leurs, modeste, presque pauvre, inchangé après son ascension, et qui en ont éprouvé d’autant plus de colère à son encontre.
Pierre Bérégovoy n’était pas encore Premier ministre, mais secrétaire général de l’Élysée lorsque la valeur de Vibrachoc a atteint un montant astronomique juste avant que Pelat ne la vende à Alsthom. S’il a donné son accord, ce ne pouvait être que sur ordre.
Plus tard, devenu ministre des Finances, il avait au contraire protesté auprès de son Premier ministre à l’idée qu’un prêt de la Coface fût accordé à une société proche de Pelat qui souhaitait faire construire un hôtel en Corée du Sud. Ni le chef du gouvernement ni la Coface n’avaient tenu compte de son avis négatif.
Le prêt sans intérêt fait en 1986 à Pierre Bérégovoy par Roger-Patrice Pelat ne posait en réalité qu’une seule question : y avait-il eu contrepartie à cette largesse, et laquelle ?
Ce qui est incompréhensible, c’est que Bérégovoy se soit si mal défendu, si maladroitement : des explications venues trop tard, et d’ailleurs peu crédibles, l’évocation d’un remboursement partiel du prêt Pelat par la vente d’objets d’art et d’éditions rares dont personne n’a jamais retrouvé trace, et, point d’orgue, l’instruction écrite, émanant de la Chancellerie, interdisant au juge Jean-Pierre de poursuivre son investigation sur le prêt Pelat. Et puis, tout autour de lui, ces amis tellement à l’affût des secrets d’initiés, tels qu’ils sont apparus au moment du rachat de Triangle par Péchiney en 1988 26 . Des amis à qui il devait beaucoup, et peut-être, beaucoup trop.
Ce qui a tué Bérégovoy, c’est l’estime qu’il avait de lui-même, sa conception populaire de l’honneur et du déshonneur. Son sentiment de voir, pour une grosse bêtise, certes, sa vie basculer, son image d’intégrité et d’honnêteté se défaire pour laisser place à une sorte de« Monsieur Le Trouhadec » saisi non par la débauche 27 , mais par la réussite.
A compté aussi, sans doute, l’échec tonitruant de la gauche aux législatives. Mais comment a-t-il pu croire qu’il était seul concerné par cette défaite collective, prévisible et prévue avant même qu’il ne devienne Premier ministre ? Sa vanité, dont j’ai souvent parlé ici, mais dont personne n’ose parler ce soir dans les différents commentaires – et sans doute n’est-ce pas le moment –, lui a joué le pire des tours : c’est parce qu’il était si content de lui qu’il n’a pas supporté de se décevoir lui-même.
À la télévision, Pierre Mauroy a trouvé les mots justes pour parler de Pierre Bérégovoy. Il a dit aujourd’hui à quel point il est difficile d’être fragile, lorsqu’on est à Matignon. Le réflexe est de se blinder. Et puis, lorsqu’on quitte le pouvoir, il arrive qu’on perde en même temps sa carapace. Ce qui est supportable quand on est en fonction devient insupportable quand on ne l’est plus.
Mauroy pense – il l’a dit tout à l’heure publiquement – que ce ne sont pas vraiment les attaques personnelles, ni celles de la presse, qui l’ont atteint. La cause principale de son suicide, selon lui, c’est ce qu’on n’a pas dit de sa gestion : depuis la fin mars, le projecteur a en effet été braqué par la majorité actuelle sur ce qui ne marche pas en France. Bérégovoy avait été
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