L'archipel des hérétiques
n'avait
jamais quitté la Hollande. Puis, lorsque le commandeur lut ses
confessions « devant tous les occupants de l'île », Cornelisz revint sur un
détail qu'il prétendait erroné : « Une chose dont Assendelft (Allert Janssen),
Jan Hendricxsz et les autres l'avaient accusé à tort 28 . » Ce n'était
qu'une manœuvre de plus pour gagner du temps. Mais la loi contraignait Pelsaert
à rappeler les deux témoins pour comparer leurs déclarations, ce qui se
traduisit par un répit supplémentaire d'une heure, puisqu'il fallait aller
chercher les témoins sur l'île aux Otaries.
Enfin, lorsque les intéressés eurent confirmé leurs
déclarations, le commandeur, à bout de patience, s'adressa directement à
Cornelisz dont il exigea des explications. Il lui demanda « pourquoi il se
moquait du conseil avec cet intolérable acharnement, reconnaissant tantôt que
les témoins avaient dit vrai, pour ensuite prétendre qu'ils mentaient tous 29 ». A l'exaspération de Pelsaert, l'intendant adjoint finit par comprendre que
la partie était perdue et qu'une nou-velle tentative d'esquive ne lui vaudrait
qu'un surcroît de tortures. Une vérité finit par en émerger. « Il confessa
enfin, note Deschamps de sa plus belle italique, qu'il n'a prétendu tout cela
que pour prolonger sa vie 30 . »
Pour s'épargner des souffrances inutiles, Jeronimus
reconnut alors de son plein gré la véracité de ses aveux et le 28 septembre, en
fin d'après-midi, il accepta de les signer. « Il est pleinement conscient de la
gravité de ses actes, note Pelsaert en guise de conclusion, et ne désire aucune
grâce 31 . »
Ses complices passèrent plus vite aux aveux. Une poignée
d'entre eux, tels que Jan Hendricxsz, préférèrent s'épargner les tourments de
la question et reconnurent d'emblée leurs méfaits. D'autres, dont Rutger
Fredricx ou Mattys Beer, tentèrent de cacher au moins certains de leurs crimes
dans l'espoir d'atténuer leur châtiment. Ils furent soumis à la torture.
Andries Jonas souffrit plus qu'aucun autre 32 , parce qu'il
s'acharnait obstinément à nier être entré dans la tente du pasteur, le soir du
massacre de sa famille. Le commandeur le soupçonnait de vouloir
minimiser son rôle dans l'affaire, et le soldat dut subir par trois fois une
quasi-noyade, avant qu'il consentît à le croire. Mais aucun des principaux
complices du capitaine général ne s'en tira sans au moins quelques souffrances.
Hendricxsz lui-même fut torturé une fois 33 , lorsqu'il nia avoir eu
vent des projets de son chef, concernant l'attaque du jacht.
Dès qu'il fut passé aux aveux, Jeronimus s'empressa de
trahir ses anciens complices sans le moindre scrupule 34 . Il ne
s'était jamais soucié de ce que pouvait ressentir autrui, et ne voyait aucune
rai-son de risquer d'autres séances de torture pour aider ses camarades.
Lorsque Rutger Fredericx le supplia de reconnaître lui avoir donné l'ordre de
tuer Andries de Vries, Cornelisz admit les faits, en ajoutant insidieusement «
qu'il était cependant convaincu que Rutger avait fait plus qu'il ne le
reconnaissait, parce qu'il ne se faisait jamais prier, quand il s'agissait de
supprimer quelqu'un ». Après quoi l'intendant adjoint se lança dans un
interminable exposé où il accusait Lenert Van Os d'avoir pris part à huit
meurtres, au massacre de l'île aux Otaries, et à celui de la famille du pasteur
- accusant en outre Jan Hendricxsz du meurtre de Stoffel Stoffelsz, et Mattys
Beer de celui de Cornelis Aldersz. Il cita ensuite Lucas Gellisz comme complice
de Lenert Van Os dans l'exécution de Passchier Van der Ende et de Jacob
Hendricxsz, et accusa Rogier Decker d'avoir tué Hendrick Jansz. Peut-être
Pelsaert aurait-il réussi à reconstituer les faits sans son aide, mais le zèle
de Jeronimus, qui se souvenait parfaitement de tous les noms, de toutes les
dates et de tous les lieux, facilita grandement l'enquête et acheva de briser
les derniers liens de loyauté qui réunissaient les mutins. Chacun se mit à
accuser ses camarades, et la vérité éclata au grand jour.
Durant cette première série d'interrogatoires, on examina
le cas de sept des principaux mutins : Jan Hendricxsz, Andries Jonas, Mattys
Beer, Lenert Van Os, Allert Janssen, Rutger Fredericx et Jan Pelgrom. Seul
Andries Jonas parut se relâcher quelque peu, à la fin de son interrogatoire,
déclarant - spontanément, semble-t-il - « qu'il avait tué de son plein gré,
très volontiers, et qu'il ne savait pas comment
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