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L'archipel des hérétiques

L'archipel des hérétiques

Titel: L'archipel des hérétiques Kostenlos Bücher Online Lesen
Autoren: Mike Dash
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été
soumis au supplice du chevalet, comme le fut le peintre Torrentius, à peine
deux ans plus tôt. Mais les chevalets sont des meubles encombrants et coûteux.
Dans les colonies hollandaises d'Orient, la méthode la plus communément
appliquée était donc le supplice de l'eau 22 - une torture tout aussi
efficace, mais nettement plus simple et plus pratique, n'exigeant ni équipement
spécial, ni bourreau expérimenté. Il suffisait d'un entonnoir que l'on enfon-çait
dans la bouche du prisonnier. Lorsqu'on disposait du temps et du matériel
requis, ce dernier était lié torse nu, bras et jambes écartés, sur un cadre
rectangulaire redressé à la verticale - un châssis de porte, par exemple. On
lui passait alors autour du cou une collerette conique remontant jusqu'aux yeux
ou plus haut, et ajustée sous le menton, de manière que les liquides que l'on y
versait ne puissent s'en échapper. Le bourreau se postait sur une échelle, muni
d'une grande cruche d'eau et l'interrogatoire commençait.
    On versait l'eau dans la collerette jusqu'à ce qu'elle
forme une flaque autour du menton du prisonnier. Lorsqu'il refusait de répondre
à une question de façon satisfaisante, on ajoutait un peu d'eau, de façon à
immerger sa bouche, puis ses narines. Après quoi, s'il voulait respirer, il
devait boire -mais, au fur et à mesure que le niveau baissait, le bourreau
ajoutait une quantité de liquide équivalente et le prisonnier en était réduit à
suffoquer, tout en avalant l'eau le plus vite possible.
    S'il persistait à nier et que la séance se prolongeât,
l'énorme quantité d'eau absorbée le faisait atrocement enfler, « forçant ses
parties internes à lui sortir du nez, des oreilles et des yeux 23 »,
comme l'observait un auteur anglais, et « finissait par lui couper le souffle,
au point de lui faire perdre conscience ». Auquel cas on détachait le
prisonnier pour le faire vomir, et la séance pouvait reprendre. Après trois ou
quatre séances, le corps du suspect enflait jusqu'à « deux ou trois fois sa
taille initiale », ses joues prenaient l'apparence de « deux grosses vessies »
et ses yeux « lui jaillissaient du crâne ». Il était alors géné-ralement mûr
pour « avouer » à peu près tout ce qu'on voulait.
    Mais rares étaient ceux qui pouvaient supporter le
supplice de l'eau jusque-là et Cornelisz n'en était pas. Au bout de quelques
jours et de quelques séances, l'intendant adjoint reconnut non seulement avoir
envisagé de s'emparer du Sardam , mais aussi avoir trempé dans la
conspiration du Batavia. Il continuait cependant à se défendre pied à
pied, se tortillant comme un ver au bout d'un hameçon 24 .
    Il avouait les crimes dont il ne pouvait nier l'évidence.
Il savait, par exemple, que Pelsaert avait mis la main sur les copies des
pactes qu'il avait fait signer aux mutins, et ne prit pas la peine de réfuter
leur existence. Mais lorsqu'il n'y avait aucune preuve tangible de sa
culpabilité, il persistait à attribuer à Ariaen Jacobsz ou à David Zevanck des
décisions qu'il avait lui-même prises. Confronté à Jan Hendricxsz, Lenert Van
Os et Allert Janssen, il reconnut leur avoir ordonné de tuer trente-six
personnes, mais nia jusqu'au bout avoir pris la moindre part aux meurtres
commis par Zevanck, Van Huyssen ou Gysbert Van Welderen. Puis, le 28 septembre,
alors que l'interrogatoire prenait fin, il revint subitement sur toutes ses
déclarations, « disant que les témoins mentaient et qu'il n'avait avoué que
sous la torture, et déclarant aussi qu'il n'avait jamais rien su du complot
pour s'emparer du Batavia 25 », et Pelsaert vit arriver le
moment où il devrait reprendre toute la procédure.
    « En conséquence de quoi, note le commandeur, étant
    donné le caractère changeant de ses confessions et la
mal-honnêteté de ses procédés - alors que tous les témoins se sont accordés à
l'accuser en sa présence, pour prouver que ses déclarations étaient mensongères
- nous l'avons derechef et pour la dernière fois menacé de la torture en lui
demandant pourquoi il se moquait ainsi de nous, puisqu'il avait déjà tout
confessé et tout reconnu, à maintes reprises et de son propre chef 26 .
»
    A quoi Cornelisz riposta par un nouveau mensonge : il ne
l'avait fait que pour gagner du temps, afin qu'on l'emmène à Batavia, « dans
l'espoir de pouvoir parler une dernière fois à sa femme 27 » -alors
qu'à la différence de Pelsaert, Jeronimus savait pertinemment qu'elle

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