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Le Passé supplémentaire

Le Passé supplémentaire

Titel: Le Passé supplémentaire Kostenlos Bücher Online Lesen
Autoren: Pascal Sevran
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la robe de curés en extase.
    La musique et les chants militaires grondaient comme un océan qui divague.
    Crucifiés aux branches d’une croix pas catholique, des Juifs tordus éternuaient poliment dans un bruit de tonnerre.
    Personne ne les entendait.
    Drieu délirait. La grande-fête de l’ordre, il la croyait possible, mais il n’a pas osé l’imaginer si belle. Moi non plus.
    Hans, notre guide, a passé sa main sur mon épaule. Je l’ai laissé faire. En transes, j’attendais l’apocalypse.
    — Sade est mort. Vive Hitler, lui ai-je soufflé à l’oreille.
    Sur le quai de la gare de l’Est, quarante-huit heures plus tard, ma fièvre n’était toujours pas tombée. J’ai demandé à Drieu :
    — Ça se termine comment les partouzes au masculin ?
    Il ne savait pas encore.
    Il me restait un peu plus de dix-huit mois avant d’obtenir une réponse.
    En attendant, je comptais les papillons noirs pour m’endormir.
    Ça se termine comment les partouzes au masculin ?
    François me jugeait mal.
    — Vraiment pas la peine de fréquenter tant de gens de littérature pour poser des questions aussi imbéciles !
    Mon romantisme germanique et mes histoires d’anges virils aux ventres plats l’agaçaient.
    — Si ça continue, je vais lui casser la gueule à ton Drieu, tu entends, je vais lui casser la gueule !
    Il perdait son sang-froid mon François et tout continuait d’aller comme avant.
    Un Louis-Ferdinand écrivait : cinq mille Juifs enculeront cinquante millions de Français.
    Au Ritz, tous les mercredis, Berl et Mandel déjeunaient ensemble.
    — Je vous assure, monsieur le ministre, que je ne saurai jamais m’y prendre.
    — Berl, vous avez l’humour inquiet aujourd’hui. Les cauchemars de Céline ne sont pas des ordres.
    Quand je rentrais avenue de Ségur, le Willy de Valentine filait à l’anglaise sans même prendre le temps de finir sa quotidienne partie de dames.
    — Tu l’effraies, ce pauvre garçon. Tu pourrais au moins être aimable.
    Valentine avait raison, je n’étais pas aimable.
    Elle jouait aux dames avec un gigolo qui la prenait pour une comtesse.
    Je la rêvais à Barbizon, penchée sur une bassine de confiture d’abricots.
    J’avais besoin d’une grand-mère provinciale et tranquille derrière des volets clos, à cause des mouches, en été.
    J’avais dans la tête le dialogue obsédant d’un orphelin et d’un salaud qui n’arrivent pas à s’entendre.
    Il fallait que je me décide à rompre avec l’un deux.
    J’ai choisi de déménager. En fermant la porte derrière moi, j’ai laissé l’orphelin en garde à Valentine.
    Un salaud, c’est moins encombrant.
    J’avais donné beaucoup d’argent au propriétaire d’un trois-pièces, avenue Rachel, pour qu’il expulse un couple de vieillards qui l’occupait depuis trente ans.
    Je voulais habiter avenue Rachel et rien n’aurait pu m’en empêcher.
    J’avais déjà calculé que la fenêtre de ma chambre donnerait sur le cimetière Montmartre et rien ne me paraissait plus séduisant.
    Cette avenue, située à cent mètres de la place Clichy et de la place Blanche, est une impasse, sauf pour les corbillards.
    Je m’y étais égaré par hasard. Elle m’avait séduit aussitôt. La mort des autres me rassure.
    J’y revins une semaine de suite, à des heures différentes. Tous les jours je la découvrais un peu mieux. J’avais inventé pour elle une fausse chanson de Charles Trenet :
    J’aime l’avenue Rachel
Qui n’est pas belle
Mais beaucoup plus jolie
Que la rue de Clichy.
    J’entretenais avec les concierges des conversations essentielles sur la vaisselle en or de M. Blum, sur les ouvriers qui exagèrent quand même, sur l’humidité du temps, mauvaise pour leurs jambes fatiguées.
    Elles avaient presque toutes, installé sur un fauteuil en osier, au fond de leur loge, un vieux mari mutilé en 14-18, qu’elles déplaçaient pour faire le ménage.
    La mienne régnait sur le 27, avenue Rachel depuis 1898.
    Pélagie Pontin était une grosse Bretonne autoritaire qui avait pour moi des attentions de mère poule.
    — Vous, monsieur, me disait-elle, vous avez été élevé dans le monde, ça se voit. C’est pas comme cette traînée du quatrième. Tenez, c’est pas pour dire mais…
    Et sous l’œil du Bon Dieu, je lui faisais me raconter d’infâmes ragots de bidets, des histoires d’héritages compliqués où il était question « d’oncle qu’on a sûrement empoisonné pour en finir plus

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